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Excellent
25 août 2015
La nature a horreur du vide. Depuis la chute de Judas Melchiot à l’issue du précédent cycle, un nouveau caïd règne désormais sur El Raval. Ancien gamin des rues du Barri Xino [1], Caligula s’est imposé comme le nouveau maître du quartier, imposant sa loi avec une brutalité qui lui vaut une réputation de véritable pitbull.
À l’opposé de cette violence, Jazz Maynard semble enfin avoir trouvé la paix. L’ancien cambrioleur a raccroché les gants pour vivre auprès de sa famille et reconstruire sa relation avec Lucia, son amour de jeunesse. Il aspire désormais à une vie calme, simplement rythmée par les concerts qu’il donne au Cave Canem, le club où il se produit chaque soir.
Trompettiste de jazz virtuose, l’ancien cambrioleur envoûte les mélomanes grâce à une interprétation de My Ideal, le classique de Chet Baker, tandis que les plus belles chicas de Barcelone fantasment en l’écoutant. Une vie tranquille, on vous dit...
Mais chez Raule, le passé ne disparaît jamais bien longtemps.
La quiétude de Jazz vole en éclats lorsque Diana et Lord Archer réapparaissent dans sa vie avec une proposition difficile à refuser : dérober « l’Œil doré », une prothèse oculaire vieille de trois millénaires découverte sur le site archéologique de Shahr-e Soukhteh, en Iran, et récemment volée au musée de Téhéran. L’artefact attise déjà les convoitises de puissants collectionneurs internationaux.
Jazz décline d’abord cette mission. Jusqu’au jour où son ami Teo Borlongan est grièvement blessé au cours d’un braquage organisé par Caligula. Comprenant que son ami a été manipulé, Jazz replonge malgré lui dans la violence qu’il tentait précisément de fuir. Ce retour aux affaires constitue le point de départ d’un nouveau diptyque qui délaisse provisoirement Barcelone pour entraîner ses personnages vers les paysages glacés de l’Islande.
Blood, Jazz and Tears
À Reykjavik, Jazz et Teo poursuivent leur quête de l’Œil doré. Mais, comme souvent dans Jazz Maynard, les apparences sont trompeuses. Le cambriolage n’est que la partie émergée d’un affrontement beaucoup plus vaste où intérêts géopolitiques, trafic d’œuvres d’art et manipulations se mêlent étroitement.
En parallèle, un tueur en série traque des immigrés africains qu’il assassine avec une cruauté glaçante. Si cette enquête semble d’abord étrangère à la mission confiée à Jazz, Raule tisse progressivement des liens entre ces différentes intrigues jusqu’à les faire converger avec une remarquable maîtrise.
Ce cinquième volume ne se contente pourtant pas de proposer un thriller efficace. Il marque également un tournant majeur dans la construction du personnage principal. À travers plusieurs retours en arrière, Raule commence enfin à dévoiler les années new-yorkaises de Jazz Maynard et les circonstances qui ont fait de lui ce cambrioleur d’exception que le lecteur connaît depuis le premier album. Cette plongée dans son passé ouvre un nouveau champ narratif qui trouvera son aboutissement dans les deux derniers volumes de la série.
Barcelone, Reykjavik... et le cinéma de Hong Kong
Il n’aura fallu que trois albums à Raúl Anisa Arsís et Roger Ibáñez Ugena, plus connus sous les pseudonymes de Raule et Roger, pour s’imposer parmi les auteurs les plus prometteurs du polar européen. Lorsque paraît Sans espoir, quatrième tome de la série, Jazz Maynard est déjà devenu une référence du genre, une reconnaissance confirmée par le Prix Diagonale du meilleur album étranger.
L’une des grandes réussites de la série réside dans sa manière de faire d’El Raval un véritable personnage. Comme Manuel Vázquez Montalbán, Juan Marsé ou Eduardo Mendoza avant eux, Raule et Roger s’emparent de l’histoire du vieux quartier populaire de Barcelone pour nourrir leur fiction. Ancien bastion des luttes ouvrières, terre d’immigration, haut lieu de la pègre catalane, El Raval façonne les destins de ses habitants autant qu’il sert de décor à leurs affrontements.
Avec Blood, Jazz and Tears, les auteurs déplacent pourtant leur récit vers une Islande froide et minérale. Ce changement de décor renouvelle profondément l’atmosphère de la série. Là où Barcelone vibrait au rythme des clubs de jazz, des ruelles animées et de la chaleur méditerranéenne, Reykjavik impose le silence, l’immensité et une sensation permanente d’isolement. Roger adapte d’ailleurs son découpage à ce nouveau territoire. Les cases respirent davantage, les plans d’ensemble se multiplient, l’architecture monumentale de Hallgrímskirkja écrase les personnages tandis que les grands espaces islandais traduisent visuellement leur déracinement. Le lecteur découvre le pays au même rythme que Jazz et Teo, comme s’il partageait leur exil.
Cette impression est renforcée par un remarquable travail sur la couleur. Les bleus glacés dominent les scènes d’extérieur et traduisent autant le froid que la solitude des personnages. À l’inverse, les rares séquences baignées de teintes orangées — bars, restaurants ou moments de convivialité — réintroduisent fugitivement une chaleur humaine dans un récit pourtant de plus en plus sombre. Quant aux éclats rouges qui surgissent lors des scènes impliquant Askjar et ses hommes, ils annoncent systématiquement la violence et la mort. Plus qu’une simple palette esthétique, Roger construit ici une véritable dramaturgie chromatique.
Mais la plus grande qualité du dessinateur réside sans doute dans sa mise en scène. Roger ne compose pas seulement de belles planches : il construit des séquences. Chaque page est pensée comme un montage cinématographique où les silences, les regards et les respirations comptent autant que les dialogues. L’arrivée à Reykjavik, les longues traversées de la ville, les conversations dans l’église Hallgrímskirkja ou les scènes de restaurant ralentissent volontairement le rythme du récit afin de mieux préparer les explosions de violence qui suivront. Ce sens du tempo évoque autant l’improvisation d’un morceau de jazz que la précision d’un réalisateur.
Cette influence cinématographique irrigue d’ailleurs toute la série. Roger revendique l’héritage des mangas de Katsuhiro Ōtomo et de Masamune Shirow dans son découpage nerveux, tandis que Raule puise dans la tradition du roman noir espagnol. Mais c’est sans doute du côté du Heroic Bloodshed hongkongais que Jazz Maynard trouve sa véritable singularité. Les scènes d’action rappellent moins les chorégraphies spectaculaires de John Woo que la violence sèche et physique de Ringo Lam. Les coups font mal, les corps encaissent, les personnages ressortent meurtris. Pourtant, derrière cette brutalité se cachent toujours les mêmes thèmes : la loyauté, la famille choisie, le sacrifice et l’impossibilité d’échapper à son passé. Autant de motifs qui rapprochent Jazz Maynard des grands polars asiatiques bien davantage que de la BD d’action traditionnelle.
En ouvrant un nouveau cycle tout en dévoilant progressivement les origines de son héros, Sans espoir et Blood, Jazz and Tears démontrent que Jazz Maynard ne se contente plus d’être une excellente série noire. Elle s’impose désormais comme une œuvre profondément hybride, où dialoguent le polar catalan, le jazz américain, les thrillers nordiques et le cinéma de Hong Kong.
À l’issue de ce diptyque, une seule frustration demeure : devoir patienter plusieurs années avant de retrouver Jazz Maynard. Une attente qui, avec le recul, prendra tout son sens tant les deux albums suivants viendront compléter ce patient travail de reconstruction du personnage entrepris ici.
Voir en ligne : La série Jazz Maynard sur le site des éditions Dargaud
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Note : Article initialement publié le 25 août 2015 et mis à jour le 28 juillet 2026.
À lire sur ActuaBD.com :
Le Tumblr de Roger Ibáñez le dessinateur de Jazz Maynard
Jazz Maynard T. 4 : Sans espoir - Par Raule & Roger – Dargaud, coll. Hors Collection Dargaud. Album paru le 2 avril 2010. 48 pages, format 241 x 318 mm - Couleur. 17,50 euros.
Jazz Maynard T. 5 : Blood, Jazz and tears - Par Raule & Roger - Dargaud, coll. Hors Collection Dargaud. Album paru le 29 août 2015. 48 pages, format 241 x 318 mm - Couleur. 17,50 euros.
[1] Quartier chinois en catalan, ancien nom d’El Raval.