C’est dire tout l’intérêt que présentent les albums de Fanny Vaucher et Eric Burnand. Le siècle d’Emma (Antipodes, 2019) couvrait la période de 1918 à 1989 à l’échelle de toute la Confédération, sous la forme d’une remise en question des mythologies longtemps en vigueur : (paix sociale, unité nationale, bonheur alpicole, etc.). Quatre ans plus tard, Le siècle de Jeanne se consacrait aux multiples lignes de fracture qui divisaient la population au cours du XIXe siècle : origine cantonale, appartenance religieuse, genre, niveau social, et on en passe.
Resserrant la focale, les auteurs nous proposent cette année une étude de cas. En 1907, la ville d’Yverdon a vu se multiplier les usines. L’une d’entre elles, la fabrique de cigares Vautier, va connaître une lutte sociale importante. Entre bas salaires, encore aggravés par des amendes patronales, durée du travail et insalubrité des ateliers emplis de poussière de tabac, le personnel, féminin dans son immense majorité, n’en peut plus. Ajoutez à cela l’omniprésence paternaliste du propriétaire qui contrôle logements et crèche.
Sous l’impulsion d’une d’entre elles, ces Carmen du Nord vaudois vont tenter de former une section syndicale. Poussées par l’intransigeance patronale, elles devront passer par tous les moments des grandes luttes ouvrières. Leur radicalité s’affirme en dépit ou à cause des pressions de toutes sortes qui s’exercent à leur encontre, jusqu’au licenciement d’une partie d’entre elles. Après maintes réunions et manifestations, il leur faudra créer une coopérative de production de cigarettes (de marque La Syndicale) et déclencher le boycott des produits de leur ancienne usine.
Pour incarner ce combat remarquable, le choix a été fait de suivre trois personnages féminins, des types d’ouvrières de situations différentes. Les auteurs ont imaginé que l’une d’entre elles vient d’une famille yéniche, des nomades de nationalité suisse mais en butte à toutes sortes de tracasseries, dont le retrait de leurs enfants. De telles notations complémentaires font toute la richesse de ce récit ; ainsi les représentants du socialisme officiel, hostiles à l’action de la fédération syndicaliste-révolutionnaire locale, vont trahir le mouvement avec une constance digne de meilleures causes. Les autorités politiques, la police, l’armée et une bonne part des maris de ces ouvrières ne sortent pas grandis de cet épisode.
Sous un dessin en apparence très sage, fait de traits et d’aquarelles d’une grande douceur, la colère et surtout la résistance de ces femmes ressortent davantage. À l’injustice butée des dominants s’oppose la résolution déterminée de celles qui osent remettre en cause l’ordre des choses. Même si la ville est devenue tardivement Yverdon-les-Bains pour marquer son évolution de l’industrie vers le tertiaire, le destin de Lucie Zingre et des siennes résonne encore comme un appel à ne pas subir.
Un conséquent dossier documentaire conclut le livre, rempli de documents tirés des archives locales. Ces pièces renforcent l’authenticité de cette histoire et permettent de constater, une fois de plus, la maigreur des traces laissées par les humbles et l’ampleur de la confiscation du passé par les nantis.
Par Cédric SUILLOT
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La révolte des cigarières – par Fanny Vaucher & Eric Burnand – Editions Antipodes