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Judas : un traître pas comme les autres

Par Jessy LEMESLE Pas mal 3 décembre 2024 
Célèbre mais pas pour les bonnes raisons, Judas Iscariote a toujours fait office de figure de proue de l’archétype du traître qui sustente encore aujourd’hui notre imaginaire littéraire, culturel ou cinématographique. Inspiré de l’Evangile de Judas, Jeff Loveness brosse le portrait d’un homme multiple et complexe au combien tourmenté.

«  Il n’existe que trois sortes d’hommes : les bourreaux, les victimes et les traîtres. Les bourreaux et les victimes sont faciles à comprendre. Les traîtres sont dans une situation beaucoup plus compliquée. Parfois, je crois que tout homme devrait être obligé une fois au moins dans sa vie d’être un traître. Ainsi, on comprendrait mieux les plus vils scélérats. C’est pour eux que ça s’avère le plus difficile. Mais quand on a été l’un d’eux, on sait mieux ce qu’est un homme, et alors on est en mesure de se défendre  », évoquait l’écrivain Per Olov Enquist dans son ouvrage iconique La Bibliothèque du Capitaine Nemo (1992). C’est en ce sens que Jeff Loveness (Apparition dans le ciel de Berlin-Est, Nova…) s’empare de la figure de Judas, l’une des figures les plus tragiques de la Bible - un acolyte, un traître, un antagoniste, un apôtre déchu - accompagné par le dessinateur fantastique Jakub Rebelka (Le Dernier Jour de Howard Phillips Lovecraft) qui, depuis sa Pologne natale, y insuffle toute la tradition iconographique des pas de l’Est. Cette dernière est couplée au trait aussi suffocant qu’angoissant, qui se marie avec dextérité au lieu où se déroule l’intrigue, c’est-à-dire en enfer, dans lequel règne la mort, les pleurs et les remords…

Judas : un traître pas comme les autres
© Jakub Rebelka / Ed. 404 Graphic

Archétype du traître

« Être faux comme Judas », « un baiser de Judas », un judas (petite ouverture dans la porte)… Autant d’expressions et de mots du langage courant pour désigner l’apôtre auquel personne ne souhaite être associé, voire pire : porter son nom ! Entrant dans la postérité après avoir trahi son maître Jésus-Christ et l’avoir livré au grands prêtres de Jérusalem en échange d’une piètre somme d’argent, Judas est conservé dans la mémoire de la culture chrétienne comme l’archétype du traître par excellence.

Si l’on peut déplorer un quelconque pathos à destination de Judas dans l’ouvrage - c’est-à-dire une méthode de persuasion qui convoque l’appel à l’émotion du public -, il n’en est pas moins une approche intéressante au-devant d’un personne qui a toujours été méprisé et regardé d’un mauvais œil. Il apparaît moins comme fautif de ses actions que comme un humain comme les autres, avec ses faiblesses et ses erreurs ayant néanmoins bouleversé l‘Histoire ! Il transparaît surtout - et avant tout - à l’instar d’un homme perdu dans l’immensité du déroulement l’Histoire qui, à défaut de se retrouver au mauvais moment au mauvais endroit, n’a pu accepter la main tendu d’un ami : Jésus Christ, qui l’invitait, comme à d’autres, à simplement « ven[ir] à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous donnerai du repos » (Matthieu 11 : 28).

© Jakub Rebelka / Ed. 404 Graphic

Dans l’Évangile de Judas, Judas est celui qui a été choisi par Jésus pour l’aider à mourir en allant signaler sa présence aux Romains, afin que son sacrifice puisse avoir lieu. Cet évangile montre Judas tel le disciple ultime et pose une relation de complicité et d’amitié entre ces deux personnages, et non une relation fondée sur la tromperie, comme le font les évangiles retenus comme canoniques à la fin du IVe siècle par saint Jérôme. Ce faisant, cet évangile est considéré comme un apocryphe, un écrit dont l’authenticité n’est pas établie par les autorités religieuses nuisant, de surcroît, à la lecture et à l’interprétation des textes bibliques.

© Jakub Rebelka / Ed. 404 Graphic

Retour en arrière

En 1945, une partie congrue du corpus gnostique (sectes du début du christianisme) est retrouvée dans le désert de Nag Hammadi, en Egypte. Après des siècles de légendes entretenues par les réfutations des pères de l’Eglise, le monde découvre les textes de ces hommes du début de l’ère chrétienne. Dans les années 1970, l’Evangile de Judas apparaît et offre une vision nouvelle du rôle de Judas Iscariote, cet homme stigmatisé – à tort ou à raison – , que Paul Verhoeven qualifiera dans son ouvrage Jésus de Nazareth de « pion dans le grand dessein de Dieu ».

Loin de chercher l’hérésie ou la polémique religieuse, il explore la figure de cet homme en quête d’une place dans la grande histoire des Hommes. Il est le vilain pour certains, le décepteur pour d’autres. Il est multiple et complexe, à l’image de chaque individu peuplant cette terre.

Nominé aux Emmy Awards et WGA, Judas est une odyssée visuellement saisissante qui suit Judas l’Iscariote à travers les profondeurs de l’enfer, dans une histoire puisée entre les lignes de la Bible et des supposées hérésies dont l’Evangile de Judas fait partie.

L’auteur français Leon Bloy évoquait l’idée d’une symbolique des larmes comme allégorie de la longue aventure humaine. Judas Iscariote l’a découverte il y a deux millénaires ; voici son histoire au sein d’un ouvrage qui porte en lui 80 ans de résurgence de la vision hétérodoxe de ces sectes gnostiques et de leur rapport au monde !

© Jakub Rebelka / Ed. 404 Graphic

Par Jessy LEMESLE

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Code EAN : 9791032408292
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