Erreur d’exécution squelettes/sqtc/inc-head.html
« Au commencement, il n’y avait rien. » : ainsi s’ouvre Drome, comme un mythe fondateur où deux entités originelles s’amusent dans les cuisines de l’univers. De leur jeu naît la vie, avec son cycle de création et de violence. Puis apparaît une troisième figure : une demi-déesse issue des profondeurs, porteuse d’un langage de paix et censée enseigner la mesure. Mais le chaos, lui aussi, engendre ses champions. À partir de là, Drome devient le récit des débuts de la civilisation, traversée par les forces contraires de l’ordre et du désordre, de la création et de la destruction. Lonergan inspiré des grandes cosmogonies – Gilgamesh, mythes grecs, récits antiques – compose ici sa propre mythologie, à la fois familière et inédite. Hommes de bronze, héros et demi-dieux : tous les archétypes y sont, mais réinventés dans une forme graphique singulière.
L’un des grands atouts de Drome réside dans son découpage. Chez Lonergan, les cases ne se contentent pas d’encadrer l’histoire : elles sont l’histoire. Chaque grille, chaque rupture, chaque variation de rythme devient une métaphore du mouvement, du temps, de la création elle-même. L’auteur joue avec les plans, les formes, les gouttières, les espaces blancs et noirs, les déformations du cadre. Cependant, cette liberté dans la construction du récit peut parfois dérouter le lecteur et rendre la narration un peu confuse dans son sens de lecture — mais n’est-ce pas aussi le propos ? Explorer la genèse, ses tâtonnements, et les accidents créés de ses mouvements.
Graphiquement, Drome se distingue aussi par une esthétique rétro, teintée de science-fiction et de fantasy. L’imaginaire visuel, foisonnant, évoque les langages de la couleur : certains y verront un clin d’œil au fondement de la quadrichromie, métaphore du créateur dialoguant avec son œuvre. Ce travail de composition confère au livre une dimension presque ludique : lire Drome, c’est accepter de se perdre, d’explorer des chemins inattendus — comme si l’on rejouait les origines du monde à chaque page tournée. Cette impression n’est d’ailleurs pas anodine, puisqu’en grec ancien, dromos (δρομοσ) signifie « la course », « le chemin ». Le titre prend alors un nouveau sens : Drome est la métaphore d’une quête, celle de l’humanité lancée sur le parcours incertain de sa propre histoire.
Si l’on recherche une morale à ce récit aux allures de fable, Drome devient aussi un questionnement de la nature humaine. Peut-elle réellement changer ? Si l’amour, la recherche de paix, du collectif et de l’harmonie semblent éternels, la cupidité, la violence et la soif de pouvoir le sont aussi. Lonergan ne donne ici pas de réponses, mais il offre une méditation graphique sur cette tension entre destruction et création, chaos et renaissance. Une fable moderne, expérimentale et envoûtante, où la bande dessinée devient terrain de jeu de pensées philosophiques.
Par Jade MOUTI
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.