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Dans Groenland Vertigo, votre héros, particulièrement maladroit, semble plus proche des Dupondt que de Tintin. Pourquoi ce choix ?
Hervé Tanquerelle : Oui, mais j’irais même plus loin : tous mes personnages s’inspirent davantage des personnages secondaires d’Hergé que de Tintin, qui n’est d’ailleurs pas forcément incarné par un personnage en particulier. Ce sont eux qui portent une grande partie des intrigues et des ressorts comiques de son œuvre. J’adore l’humour d’Hergé : il me fait toujours autant rire aujourd’hui que lorsque j’étais enfant.
Comment est né ce projet ? L’événement qui sert de point de départ au récit est-il authentique ou l’avez-vous inventé ?
Une grande partie de l’histoire est effectivement authentique. Elle s’inspire d’un voyage que j’ai fait au Groenland en 2011. Quelques années auparavant, j’avais adapté en bande dessinée, avec Gwen de Bonneval, Les Racontars arctiques de Jørn Riel, un auteur danois qui avait alors 85 ans et était toujours bon pied, bon œil. Il n’est pas exactement comme Jørn Freuchen, l’écrivain que l’on retrouve dans ma BD, mais je me suis tout de même beaucoup inspiré de lui.
J’ai ensuite été invité à participer, à ses côtés, à une expédition danoise qui a duré près d’un mois. J’en suis revenu ravi, car c’était une expérience formidable, mais aussi un peu frustré. Je n’avais pas pu avoir de conversations très poussées avec les autres participants : ils parlaient danois ou anglais et, comme je ne maîtrise pas suffisamment les langues étrangères, notamment l’anglais, les échanges restaient assez limités. Je suis donc revenu avec assez peu de matière pour réaliser le carnet de voyage que j’avais initialement envisagé.
Plusieurs années plus tard, l’idée de transformer cette expérience en fiction a progressivement fait son chemin, notamment grâce aux suggestions de mes amis et collègues Brüno et Gwen de Bonneval. Leur idée m’a séduit, mais l’écriture ne s’est pas faite aussi facilement que je l’aurais souhaité. Il fallait reprendre tous ces éléments, recoller les morceaux et parvenir à construire une histoire qui tienne la route.
Dans le communiqué de presse, vous rapprochez cet album de L’Étoile mystérieuse. Pourtant, par sa légèreté et son humour, il évoque davantage Les Bijoux de la Castafiore. Partagez-vous ce rapprochement ?
Votre réflexion me fait plaisir. J’ai effectivement comparé cet album à L’Étoile mystérieuse en raison du contexte : une expédition scientifique en bateau. Nous sommes d’ailleurs passés par Akureyri, en Islande, qui est également mentionnée dans l’album d’Hergé, ce qui renforce encore le parallèle. Mais j’aime énormément Les Bijoux de la Castafiore. C’est l’un des albums de Tintin qui me fait le plus rire.
Quelle place souhaitiez-vous accorder à la question environnementale dans cet album ?
Oui, même si ce n’est pas du tout une BD engagée. Ce sont des questions qui m’intéressent et que j’avais envie d’aborder, mais sans en faire le sujet principal de l’album. J’ai donc préféré les évoquer par petites touches. La séquence de l’iceberg, par exemple, est avant tout là pour faire rebondir l’histoire.
Êtes-vous aussi à l’aise sur un bateau que votre personnage, notamment lorsqu’il s’agit d’enfiler une tenue de marin ?
Je l’avoue, la séquence avec la tenue de marin est authentique (rires). En voyant la personne qui m’avait donné la tenue, j’ai cru que ses chaussures se portaient par-dessus le pantalon, parce qu’elles lui faisaient des pieds énormes. J’ai donc essayé d’enfiler ma tenue de cette manière, sans y parvenir ni comprendre pourquoi. C’est un peu comme lorsqu’on tire plusieurs fois sur une porte avant de réaliser qu’il suffisait de la pousser… C’était aussi bête que ça !
C’est une anecdote que je tenais vraiment à intégrer dans l’album, car elle résume assez bien mon état d’esprit pendant ce voyage. Sur le moment, je m’étais senti très couillon ! Tout était nouveau pour moi et j’allais de découverte en découverte, alors que la plupart des autres participants étaient déjà aguerris à ce genre d’expédition. J’étais finalement assez candide.
Avez-vous réellement voyagé à bord de ce bateau ? Il confère au récit une dimension presque intemporelle.
Oui, tout à fait. Parfois, lorsque nous étions à terre et que j’observais le bateau au milieu de ces paysages immuables, encore peu altérés par la main de l’homme, j’avais l’impression que nous aurions tout aussi bien pu être au XIXᵉ siècle ou au début du XXᵉ. C’était une sensation fascinante.
Pouvez-vous nous parler du duo formé par Olaf et Kloster ? Leur relation évoque par moments celle de M. Burns et Smithers dans Les Simpson.
Effectivement, l’artiste Ulrich Kloster et son assistant Olaf Olsen fonctionnent un peu comme un vieux couple. Il existe entre eux une relation d’amour-haine très forte. Je me suis inspiré de personnes qui ont participé au voyage avec moi, mais en poussant les curseurs un peu plus loin.
J’aimais beaucoup ce principe du couple « bourreau/souffre-douleur », que l’on retrouve d’ailleurs chez Hergé, notamment entre la Castafiore et Irma. La cantatrice se montre très exigeante, tandis que sa domestique est constamment aux petits soins pour elle, alors qu’humainement, elle ne le mérite pas forcément. Je trouvais cette dynamique assez chouette à mettre en scène.
C’est d’ailleurs une partie du travail qui me plaît particulièrement : constituer un casting, puis mettre les personnages en scène. C’est vraiment quelque chose qui me régale en bande dessinée. Je fais souvent le parallèle avec le cinéma : comme un réalisateur, je choisis mes acteurs, mais c’est seulement au moment de les dessiner — de les « filmer », en quelque sorte — que je découvre leur capacité à jouer.
Votre personnage principal semble davantage servir de faire-valoir à toute cette galerie que de héros auquel le lecteur chercherait à s’identifier, à la manière de Tintin. Était-ce volontaire ?
Tintin est lui aussi, d’une certaine manière, un faire-valoir dans la série d’Hergé. Pour ma part, je m’identifie à Georges Benoît-Jean, puisqu’il joue en partie mon propre rôle. Mais je voulais surtout que le lecteur éprouve de l’empathie pour le duo qu’il forme avec l’écrivain-voyageur Jørn Freuchen et que je développe tout au long de l’histoire.
C’est une formule que j’avais déjà expérimentée dans La Communauté, réalisée avec mon beau-père, Yann Benoît : le tandem entre un candide et un vieux briscard. C’est un ressort comique que l’on a vu partout, notamment au cinéma, mais qui fonctionne toujours très bien.
Le travail sur les couleurs participe pleinement à l’atmosphère de l’album. Comment avez-vous conçu cette palette ?
C’est Isabelle Merlet qui s’est chargée des couleurs. Nous en avons discuté ensemble, mais je connaissais ses grandes qualités de coloriste et ses capacités techniques. Je n’avais donc aucune inquiétude : je savais que c’était la bonne personne pour cet album.
Nous avons travaillé de la manière suivante : je lui ai laissé carte blanche pour les ambiances, mais, sur certains passages, je souhaitais qu’elle s’appuie sur les photographies que j’avais prises pendant l’expédition. Je tenais notamment à retrouver de manière assez réaliste certaines lumières et certains ciels, et je l’ai donc davantage guidée sur ces aspects. En revanche, j’ai réalisé tous les lavis, qu’Isabelle a ensuite recolorisés.
Combien de temps la mise en couleur de l’album a-t-elle nécessité ?
La mise en couleur s’est faite tout au long de la réalisation de l’album. J’étais assez régulier : dès que j’avais terminé une dizaine de pages, je les envoyais à Isabelle. La couleur avançait donc quasiment au même rythme que le dessin, d’autant qu’elle est très rapide et réactive. Certaines scènes nous ont demandé un peu plus de travail pour trouver la bonne lumière, mais, après deux ou trois essais, nous arrivions généralement au résultat souhaité.
Propos recueillis par Christian Missia Dio
Voir en ligne : Découvrez Groenland Vertigo sur le site des éditions Casterman
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En médaillon : Hervé Tanquerelle
Photo : DR/Dargaud
Agenda :
Hervé Tanquerelle exposera les planches originales, croquis et photos de son expédition dans le grand nord, qui ont servi pour la réalisation de cet album dans l’espace exposition de la librairie La Réserve à Bulles du 10 mars au 10 mai. L’auteur nous expliquera la genèse de cette aventure trépidante à l’occasion d’un apéritif dédicace le jeudi 6 avril à 19h00.
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