- Comment vous êtes-vous arrêté sur Macbeth ?
Chez notre éditeur Daniel Maghen. L’idée a été, pour notre première BD, de s’attaquer aux très grands classiques de la littérature. On a fait l’Enfer de Dante pour l’Italie, premier volume de cette collection, avec l’idée derrière de faire un pays, un grand auteur, un grand texte. Ensuite, on a fait l’Espagne avec Cervantès : c’était inévitable de faire Don Quichotte. Et après, on s’est dit « Bon, et l’Angleterre alors ? » On a beaucoup réfléchi, car il y a de très grands auteurs. On a d’abord pensé à refaire un Livre de la Jungle, mais façon Kipling, même si on a adoré le Disney. Et donc, on s’est dit quand même non, on va remonter beaucoup plus aux sources. Shakespeare est arrivé comme une évidence.
Maintenant, pourquoi Macbeth ? D’abord, le titre est, comment dire, très connu. Et puis, dans le contenu, nous pouvions nourrir notre goût pour le fantastique, le mystère et tout ce qui est lyrique, que l’on cherche dans tous nos livres. Ici, il y a les sorcières, il y a les visions, la folie… Tous ces éléments nous ont inspirés pour nourrir l’univers Brizzi, si on peut le dire, qui est un univers nimbé de mystère et de fantastique.
- Est-ce qu’on nourrit des regrets quand il y a autant de choix ?
La priorité, quand on a l’embarras du choix, c’est une priorité de cœur, disons : c’est le feeling que l’on a pour celui-là. En ce moment, on travaille sur la France. Alors bien sûr, la France regorge de grands écrivains. On a déjà servi, chez Futuropolis, Balzac, Boris Vian, Céline même… Mais dans cette collection-là, encore une fois, on voulait revenir à des textes fondateurs. Et nous avons choisi Rabelais et Gargantua. La première des choses, c’est de relire le classique. Et on se rend compte qu’en fait, on avait tout oublié et qu’on redécouvrait Rabelais. Nous avons été frappés par le fait que c’est d’une violence incroyable. Il n’y a pas tant d’histoires de fesses, si j’ose dire. C’est très caricatural et très violent. Et donc, pour servir ce texte, nous faisons de la grosse caricature pour ne pas censurer la violence.
- Qu’est-ce qui nous parle encore dans un texte comme Macbeth ?
Je pense que ce qui est d’actualité chez Macbeth, c’est justement une forme de folie, de fanatisme, ce qui, de nos jours, est présent dans notre quotidien. La soif de pouvoir aussi, l’arrivisme, l’ambition hors du commun. Cette spirale dans laquelle ce couple diabolique plonge pour arriver à ses fins.
Enfin, nous ne cherchons pas la résonance par rapport à notre époque. Quand on attaque des grands textes comme ça, d’écrivains géniaux, ils sont géniaux parce qu’ils sont immortels. Et s’ils sont immortels, c’est parce qu’ils nous ont parlé avant, ils nous parlent aujourd’hui, ils nous parleront demain. Ce sont des textes éternels et ils façonnent notre inconscient collectif.
- L’adn Brizzi, c’est le jeu cinématographique de la lumière.
Comme vous le savez, on a énormément travaillé dans le dessin animé, on a énormément fait de storyboard. Qu’est-ce que c’est que le storyboard ? C’est l’art du cadrage, c’est la composition d’une image. On a mis cette formation au service de notre travail dans la bande dessinée.
En ce qui concerne nos références artistiques, il y a du Gustave Doré. Mais quand Gustave Doré fait de très belles illustrations, elles sont un peu figées quand même. Nous, ce qui nous intéresse, au-delà de l’influence de Gustave Doré, c’est d’amener la dimension cinématographique, la profondeur de champ et la lumière. Certes, Gustave Doré la maîtrise à la perfection. Mais comme références cinématographiques, on peut citer Murnau, l’expressionnisme allemand, Fritz Lang, par la suite le film noir, qui est le goût du contraste, et de là on rejoint la théâtralisation avec la lumière, qui va éclairer un point, et seulement un point, pour bien expliquer à l’auditeur ou au spectateur ce dont on parle. Parce que nous, on se soucie énormément de la lisibilité de l’image. C’est pourquoi, parfois, le décor peut s’estomper au profit du dialogue. On peut oublier le décor au profit des gros plans. Et ça, c’est du cinéma. Parce que le cinéma, c’est quoi ? C’est l’équilibre entre un gros plan, un plan d’ensemble, une plongée, une contre-plongée. Et on joue avec cela à travers notre BD. Effectivement, on peut dire que nous faisons du cinéma en BD.
- Comment travaillez-vous ensemble avec votre frère Paul ? L’un n’est pas au dessin et l’autre au scénario ?
Effectivement, nous écrivons tous les deux et nous dessinons tous les deux. L’écriture est un véritable travail, comme on attaque des grands textes. On va essayer, bien entendu, de raccourcir. Il y a d’abord la lecture de l’œuvre originale, son analyse : on la résume et, à partir de cela, on fait notre propre découpage du scénario avant même de faire le premier dessin. Là, mon frère et moi faisons tout le crayonnage. Puis, pour le dessin, Paul fait les personnages et moi je fais les décors. Comme on sait exactement à quoi ça va ressembler, je prends les séquences où les décors sont prépondérants et je laisse la place pour les personnages. Ensuite, on fait un échange de planches, donc on se voit trois ou quatre fois par an. On travaille ensemble, même si Paul vit aux États-Unis et moi en France. Puis, à la fin, il y a un dernier passage de peaufinage, de rééquilibrage entre les personnages et les décors. Paul reprend souvent ses personnages quand j’ai fait les décors, pour tenir compte de la lumière que j’y ai mise et reprendre des contrastes, pour vraiment obtenir une image la plus homogène possible.
- Dans votre travail, vous défendez un certain héritage artistique et de l’artisanat, tant en BD qu’en film d’animation. Or, dans le domaine artistique, l’IA apparaît comme une menace. Est-ce, pour vous, une négation de la création ?
Un peu, quand même, je dois dire. Parce que pour moi, dans la création, il y a toujours un élément de mystère. C’est une alchimie. Il y a la spirale des mots, comme l’inspiration, l’imaginaire, l’imagination. Pour moi, ça ne peut pas être de l’IA, quand même. Déjà parce que ça ne part pas forcément d’un processus d’intelligence. Il faut qu’il y ait une pulsion créatrice. La création vient d’une pulsion. Donc c’est pour ça que je fais vraiment la part des choses. Maintenant, wait and see, comme disent nos amis anglais.
Par Kelian NGUYEN
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Macbeth - Par Paul & Gaetan Brizzi - Ed. Daniel Maghen
Propos recueillis par Kelian Nguyen & Didier Pasamonik
Photos : Kelian Nguyen