Favori de la rédaction
1er mars 2025
L’euphorie, c’est celle qui est suscitée dans le tome 1, lorsque le jeune Ersin Karabulut, bourré de talent, veut consacrer sa vie au dessin de presse au grand dam de ses parents qui le verraient mieux évoluer dans d’autres sphères plus « sérieuses ».
Ersin Karabulut est membre à part entière d’une rédaction d’un journal satirique turc. En toute logique, il veut aller encore plus loin et, avec d’autres camarades dessinateurs, le voilà lancé dans la mise en œuvre de son propre projet tant désiré, celui de créer son propre journal, celui où lui-même décidera des dessins sélectionnés pour les Unes, celui où il n’aura de chefs que lui-même et les autres membres-fondateurs qui constitueront ensemble le comité de rédaction de Uykusuz (Insomniaque en français).
Des nuits blanches, ils en ont passé, tous très fiers de leur nouveau défi. Des heures et des heures à dessiner, à chercher la punchline efficace pour traiter des sujets brûlants de la semaine. Cette bande dessinée est le récit du quotidien d’un hebdomadaire où tout est toujours réalisé en urgence, tout est toujours rendu en dernière minute, sous la pression des imprimeurs qui acceptent de prolonger leurs journées ou leurs nuits de travail pour satisfaire les auteurs et, par leur intermédiaire, les lecteurs. Quelle satisfaction pour eux tous de voir les sourires qui se dessinent sur les visages de ceux qui viennent chaque semaine aux kiosques à journaux acheter le dernier des numéros parus.
Mais dans une Turquie en pleine mutation politique et sociale, l’humour satirique n’est pas le bienvenu pour tout le monde, d’autant plus que les extrémistes et les radicaux montent en puissance et réussissent à prendre le pouvoir. Comment Erdogan pourrait-il accepter la critique ? Comment un rigoriste pourrait rire de lui-même et de sa politique ? Il doit pourtant faire face à une opposition franche qui refuse ses abus de pouvoir. Alors, quand il est décidé de raser tous les arbres du parc Gezi de Taksim pour y construire un énorme centre commercial, ce sont des milliers de personnes qui descendent dans la rue. Ersin découvre et narre la réalité de ce qu’est la répression sauvage d’un gouvernement autoritaire qui fractionne son peuple pour imposer un pouvoir de plus en plus autoritaire.
Dès lors l’opposant devient l’ennemi non seulement de l’Etat mais aussi celui de la nation. Le journal subit pressions et menaces. Il faut du cran et de l’énergie pour ne pas céder à la panique, à la terreur et à la pression. Poursuivre le travail et dénoncer par le dessin ce qui s’apparente de plus en plus à une dictature deviennent des nécessités pour tenter de sauver la démocratie. Après une tentative de coup d’état militaire, le pays s’enlise dans l’obscurantisme ; les intellectuels et les artistes deviennent des cibles privilégiées.
Ersin est tourmenté entre la peur du gouvernement, les violences et les menaces proférées par une frange radicale de la société et les difficultés internes à la rédaction. Sa santé mentale et la persévérance de ses camarades sont fortement ébranlées par les attentats de 2015 et par le massacre commis dans les locaux de Charlie Hebdo. Ersin se rend compte qu’il n’existe pas d’Eldorado du dessin de presse et que partout dans le monde, dénoncer, même avec un simple crayon, c’est également se mettre en danger. Alors que faire ? Quelle décision prendre pour se protéger et garde la foi en son action ? On sait ce qu’il décide à la toute fin du roman graphique On en saura davantage dans un troisième et dernier tome.
Toujours fidèle à son trait et son style graphique qui oscille entre caricature, dessin de presse et cartoon, Ersin Karabulut livre un pan entier et intime de sa vie. Il manie l’autodérision avec grand art et n’hésite pas à faire état des nombreuses facettes de sa personnalité, même les moins reluisantes.
Un « détail » reste cependant surprenant, mais est-ce judicieux de parler de détail lorsqu’on soulève une telle question ? Qu’une page unique soit consacrée à la question de la négation du génocide des Arméniens par l’État turc, on peut le comprendre car il ne s’agit pas d’une histoire qui touche directement l’auteur et sa vie de dessinateur de presse. Mais qu’on ait affublé le mot « génocide » de guillemets, cela pose et posera forcément des questions auxquelles seules des explications de l’auteur pourront répondre. Affaire à suivre…
Par Romain BLANDRE
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