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Le retour du Salon africain de la bande dessinée et de l’Autre Muzik (SABDAM), organisé du 11 au 13 septembre 2026 à Kinshasa après plusieurs années d’absence, a remis sur le devant de la scène une question qui accompagne la bande dessinée congolaise depuis des décennies : comment transformer une tradition créative particulièrement riche en une véritable filière économique ?
Car la République démocratique du Congo vit avec un paradoxe. Elle possède des auteurs reconnus sur le continent européen, une histoire de la bande dessinée qui remonte bien au-delà de la génération actuelle et un vivier de jeunes créateurs. Mais entre le dessinateur et son lecteur subsistent encore de nombreux maillons fragiles.
Un géant au cœur d’une région éditoriale fragile
Les chiffres disponibles permettent de mesurer l’ampleur du défi. Dans son rapport L’industrie du livre en Afrique – Tendances, défis et opportunités de croissance, publié en 2025, l’UNESCO recensait en RDC, pour l’année 2023, une cinquantaine de maisons d’édition actives - 38 à Kinshasa, huit à Goma, trois à Lubumbashi et une à Mbuji-Mayi - et environ 150 titres publiés.
Le pays ne comptait que 29 librairies professionnelles et quelque 211 bibliothèques publiques, soit approximativement une pour 500 000 habitants. Aucun distributeur professionnel spécialisé dans le livre n’était recensé. Les tirages donnent également une idée de l’étroitesse du marché formel : autour de 1 000 exemplaires pour un acteur important comme Médiaspaul, contre seulement 50 à 200 exemplaires chez de petits éditeurs.
Ces données concernent l’ensemble du livre et non spécifiquement la bande dessinée. Elles ne captent pas davantage toute l’autoédition, la production informelle ou les publications numériques. Elles permettent néanmoins de situer l’environnement dans lequel doivent évoluer les bédéistes.
Le constat devient plus frappant encore à l’échelle du continent. Avec 183 millions d’habitants, l’Afrique centrale arrive au dernier rang des cinq grandes sous-régions africaines étudiées par l’UNESCO pour la production éditoriale, la distribution et l’accès public aux livres. La région totalise 196 éditeurs, 954 titres publiés et 147 librairies.
Impossible, en revanche, d’en déduire un classement africain fiable de la bande dessinée : les données disponibles ne permettent pas d’isoler suffisamment cette production. Elles révèlent plutôt le contexte dans lequel évoluent les auteurs congolais : une création historiquement riche dans l’une des sous-régions les moins dotées du continent en infrastructures éditoriales.
Quarante ans de création et de système D
Cette fragilité n’a jamais empêché les auteurs de créer. Elle les a plutôt obligés, génération après génération, à développer leurs propres stratégies.
Léon Tshibemba Ngandu-Mbes, dit Tchibemba, en est l’un des témoins. Son premier album, Cap sur la capitale, paraît dès 1985 à Lubumbashi, avant d’être réédité plus tard en France chez L’Harmattan. En 2010, il dessine également Des clandestins à la mer, scénarisé par Pie Tshibanda. Deux récits qui interrogent, à vingt-cinq ans d’intervalle, les déplacements de la jeunesse : du village vers la grande ville pour le premier, de l’Afrique vers l’Europe pour le second.
Lorsque nous le rencontrions à Bruxelles en 2019, Tchibemba, installé depuis longtemps en Belgique, prenait soin de ne pas prétendre dresser à distance un état des lieux du marché congolais. Son expérience révélait néanmoins une difficulté qui dépasse largement les frontières de la RDC :
« Je ne peux pas dire que je vis à 100 % de la bande dessinée, car les droits d’auteur ne représentent pas des revenus suffisants. »
Pour vivre de son art, il s’était diversifié dans la peinture, le portrait, le dessin de bâtiments et les expositions.
Dans cette histoire, Barly Baruti occupe une place particulière. L’auteur de Madame Livingstone, Chaos debout à Kinshasa ou Le Singe jaune, qui a construit une partie importante de sa carrière dans l’édition franco-belge, s’investit depuis plusieurs décennies dans la transmission et la mise en réseau des créateurs congolais.
Jérémie Nsingi nous racontait ainsi en 2019 avoir rencontré Baruti lors du cinquième Salon de la BD de Kinshasa, en 2005. Trois ans plus tard, celui-ci l’emmenait au FIBDA d’Alger, où Nsingi allait rencontrer des auteurs et organisateurs de festivals internationaux avant d’être lui-même invité dans plusieurs manifestations à travers le monde.
Mais son parcours raconte également une économie de débrouille :
« Nous éditons nous-mêmes nos bandes dessinées et nous essayons de les adapter au pouvoir d’achat de notre public, afin que la BD congolaise puisse réellement exister, être lue et être facilement accessible dans la ville. »
Pour son album Miss Diva, Nsingi avait choisi d’imprimer en Chine afin d’obtenir une qualité suffisante tout en maintenant un prix compatible avec le marché congolais. Selon son estimation de l’époque, une fabrication équivalente en RDC lui aurait coûté cinq à dix fois plus cher. Les marchandises voyageant déjà régulièrement entre la Chine et le Congo, il profitait ensuite des conteneurs commerciaux pour acheminer les albums.
« Compte tenu de nos difficultés et de notre situation actuelle, la Chine est donc notre meilleur allié pour le moment », concluait-il alors.
Sept ans plus tard, la question n’a rien perdu de son actualité : lors du SABDAM 2026, le coût de l’impression figurait encore parmi les « goulots d’étranglement » identifiés pour une rencontre professionnelle consacrée à une interrogation aussi simple que fondamentale : « Comment vivre de la BD en Afrique ? »
Produire autrement pour vendre moins cher
Dan Bomboko apporte une autre réponse à cette équation.
Auteur et éditeur, formé en sciences de l’information et de la communication ainsi qu’en édition et sciences du livre, il lance en 2001 le magazine Bulles et Plumes. Les lecteurs réclamant des histoires complètes, l’expérience conduit quelques années plus tard à la création des éditions Elondja.
Plutôt que de reproduire le modèle de l’album franco-belge cartonné et grand format, Bomboko choisit notamment l’A5. Il s’inspire de petits livres populaires vendus sur les marchés congolais, tout en cherchant à renforcer la qualité des scénarios et de l’édition. Le choix est culturel, mais également économique : réduire le format permet de réduire le prix.
« Je prends souvent l’exemple des Japonais : ils ont réussi à imposer le manga dans le monde, avec son format réduit et son sens de lecture de droite à gauche. Alors, pourquoi ne pourrions-nous pas, nous aussi, imposer un format A5 avec des histoires profondément congolaises ? »
Derrière cette stratégie se trouve aussi une question d’identification. Bomboko veut mettre entre les mains des enfants des personnages qui leur ressemblent, portent des noms congolais et évoluent dans des réalités qui leur sont familières. Son catalogue aborde aussi bien l’immigration clandestine avec La vie est ailleurs que l’Afrique précoloniale avec Le Griot Maloba.
L’expérience d’Elondja rappelle surtout qu’une industrie congolaise de la BD n’a aucune obligation de reproduire à l’identique les standards éditoriaux européens. Elle peut inventer ses propres formats, ses propres prix et ses propres circuits.
Un immense marché… sur le papier
La démographie pourrait laisser penser que le potentiel est considérable. Mais une population de plus de 100 millions d’habitants ne constitue pas automatiquement un marché de plus de 100 millions de lecteurs.
La géographie suffit à compliquer l’équation. Avec quelque 2,345 millions de km², la RDC est le deuxième plus vaste pays d’Afrique : son territoire représente plus de quatre fois celui de la France métropolitaine. Elle abrite en outre la majeure partie des forêts du bassin du Congo, deuxième massif de forêt tropicale de la planète après l’Amazonie.
Dans ces conditions, publier un album à Kinshasa ne signifie nullement disposer d’un marché national. Encore faut-il pouvoir l’acheminer à Lubumbashi, Kisangani, Goma ou dans les autres grandes villes, disposer sur place de librairies ou de réseaux alternatifs et proposer un prix compatible avec le pouvoir d’achat.
Les 29 librairies professionnelles et l’absence de distributeur spécialisé recensées par l’UNESCO donnent la mesure du problème.
Même à l’intérieur de Kinshasa, la distance peut suffire à éloigner le lecteur. En 2019, Jérémie Nsingi regrettait que certains événements culturels restent principalement fréquentés par les habitués des lieux institutionnels, alors que le prix du transport ou l’éloignement constituent déjà des barrières pour une partie de la population. Il défendait alors l’organisation d’activités dans des espaces populaires comme la Place des Artistes :
« Nous ne voulons pas produire des BD uniquement pour les habitués de la Gombe, de Ma Campagne ou de certains milieux privilégiés. Nous voulons que la bande dessinée se retrouve partout à Kinshasa, comme au bon vieux temps. »
Le défi n’est donc pas seulement de fabriquer davantage de livres. Il consiste aussi à transformer un lectorat potentiel en lectorat réel.
C’est précisément ce que cherchent certaines initiatives récentes. Lancé en 2026, Tanga BD propose des moments gratuits de lecture à Kinshasa. Le SABDAM a parallèlement multiplié les activités destinées aux enfants et adolescents : initiation au dessin, création de personnages, fresque collective ou concours de BD ouvert aux plus de 13 ans.
Former une industrie suppose aussi de former ses futurs lecteurs.
De la débrouille à l’écosystème
De l’autoédition à l’impression en Chine, du format A5 à la recherche directe du public dans les quartiers populaires, les auteurs et éditeurs congolais n’ont donc pas attendu 2026 pour inventer leurs propres réponses.
Ces stratégies possèdent toutefois un point commun : elles reposent encore largement sur la capacité de chaque acteur à contourner lui-même les faiblesses de la chaîne. L’auteur devient parfois son propre éditeur, cherche son imprimeur, organise son transport, adapte son prix et tente ensuite de trouver directement ses lecteurs.
La débrouille permet de créer. Elle ne suffit pas à faire une industrie.
Une autre évolution est pourtant à l’œuvre. Fanzine, animation, webtoon, jeu vidéo, exploitation des personnages sur plusieurs supports : une partie des créateurs congolais ne raisonne plus seulement en termes d’albums. Parallèlement, le SABDAM affiche désormais l’ambition de professionnaliser les différents métiers qui séparent l’auteur de son lecteur.
Ces nouvelles stratégies pourraient-elles permettre de passer des réussites individuelles à un véritable écosystème ? C’est la question au cœur du second volet de notre enquête.
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