Bon
5 août 2024
Tout portait à croire que ce long-métrage, fut-il caractérisé par des décors soignés et somptueux, allait se conformer à la méthode un peu trop habituelle des feuilletons de Netflix : exposition benoîte des protagonistes et de leur environnement, surgissement d’un problème rencontré par le personnage principal qui l’empêche d’évoluer, apparition de l’antagoniste responsable des principaux obstacles ou conflits auxquels font face les personnages, renaissance du héros, victoire des « gentils » sur les « méchants », etc, etc... Or, ici, surprise : rien de tout cela.
Tiré, nous l’avons dit, du manga éponyme édité par Kodansha en 2007 (encore inédit en France), les réalisateurs ont cependant ajouté le personnage de Karin, 11 ans, qui n’apparaissait tout simplement pas dans l’œuvre originale. Or, elle joue un rôle majeur dans le film, une présence et une importance presqu’égale à celle du rôle-titre, Anzu.
Elle ne lui vole pas pour autant la vedette : Anzu est un chat anthropomorphique géant âgé de 37 ans, qui, permis en poche, est à la fois gardien d’un temple, addict aux jeux d’argent, et chiropracticien à ses heures perdues… Difficile de rivaliser avec un tel héros !
Surtout que notre cher protagoniste a tout pour se faire remarquer puisqu’il casse les codes des conventions sociales et lève un tabou sur le poids des traditions japonaises notamment en ce qui concerne le sacré. Il veille, par la même occasion, sur la jeune Karin, orpheline de sa mère et dont le père, accablé de dettes, s’est absenté pour les rembourser.
Elle se retrouve dans le décor merveilleux d’une campagne japonaise reculée. « Le film qui nous a le plus inspirés, les producteurs Pierre Baussaron, Keiichi Kondô, Emmanuel-Alain Raynal, Hiroyuki Negishi et nous, quand nous avons créé le personnage de Karin, c’est Le Déménagement, un long-métrage en prise de vues réelles qui a été réalisé en 1993 par Shinji Sômai. C’est l’histoire d’une jeune fille dont les parents sont en train de divorcer, et qui tente de s’opposer à cela par tous les moyens », évoque Yoko Kuno, co-réalisatrice du film.
Ni méchants, ni gentils
« Dans notre récit, il n’y a pas de gens parfaitement bons ni entièrement mauvais. Très souvent, quand on construit un film, ce qui est un processus artificiel, on crée des personnages qui doivent tenir des rôles de héros ou de méchants, mais ce n’est pas le cas de notre histoire », déclare avec assurance Nobuhiro Yamashita, co-réalisateur du film ainsi que de La La La at Rock Bottom, un film pour lequel il a reçu le Soleil d’Or lors de la 10e édition du festival Kinotayo. « C’était déjà l’approche de l’œuvre originale de Takashi Imashiro, qui utilise souvent cette approche réaliste dans ses mangas », ajoute Yoko Kuno.
Cette histoire explore les conséquences éthiques et existentielles de l’éternité dans la vie comme dans la mort : d’un côté, nous avons un chat nonchalant, capricieux et empreint d’une certaine jovialité, qui serait à tous les égards devenu immortel sans que l’on sache trop pourquoi ; et de l’autre, une mère de famille subitement et injustement emmenée par la mort ; enfin, une jeune fille impuissante qui doit gérer tout cela...
Ajoutons une touche de surnaturel avec l’apparition du dieu du Malheur, un yokaï à l’allure grotesque, emprunté au folklore japonais, que seul Anzu peut voir puisqu’il est lui-même un fantôme. Karin, dotée d’un caractère bien trempé, souhaite revoir sa mère. Même si elle est bien consciente qu’elle brise ainsi le cycle naturel des choses – comme tout bon humain aimerait le faire -, le dieu du malheur accepte à condition de pouvoir la tourmenter par la suite. Il lui fait crédit en quelque sorte... Ils y feront tout trois la rencontre d’Enma qui est le nom donné par les Japonais au roi de l’Enfer, Yama en Inde ou Yanluowang en Chine.
Ainsi, dans le monde de l’au-delà considéré comme l’Enfer, le film nous suggère une forme de porosité entre réalité et cauchemar, entre réel et spirituel. La peur, l’abandon et la résilience sont au cœur des préoccupations de Yoko Kuno et Nobuhiro Yamashita. Finalement, ce que l’on suit est vraisemblablement le parcours initiatique de la jeune adolescente Karin, 11 ans, faisant preuve de résilience au regard des obstacles qui s’érigent sur son chemin. « Le vrai thème principal du film est l’évolution d’une jeune fille qui s’est renfermée sur elle-même et qui a une attitude un peu coincée parce qu’elle a vécu des choses difficiles. Au cours de cette histoire, elle va commencer à s’ouvrir, retrouver le sourire, et aider les autres à se relever », affirme avec un sourire Nobuhiro Yamashita.
Saluons la minutie du traitement de la bande-son : craquement du plancher, écoulement de la goutte d’eau, son des touches du téléphone… sans oublier le chant divin des oiseaux ou la quiétude de la nature elle-même. L’animation n’est pas en reste, dans la lignée des chefs d’œuvres d’Hayao Miyazaki.
Rédemption sur fond de réhabilitation
Outre son character design d’exception, le film d’animation exploite des thèmes profonds : la rédemption d’un personnage et le refus d’une petite fille d’accepter le cours de la vie, à savoir la mort d’une personne qui lui est chère. En cela, l’animé parle à un large public.
Certains l’apercevront peut-être : le film a été créé techniquement par la rotoscopie [1]où se côtoient en toile de fond des prises de vues réelles. Une collaboration dont la touche finale revient à l’équipe française de Julien de Man, chargée de peindre les décors une fois que les scènes eurent été photographiées et filmées sur fond vert. Le résultat est bluffant, mêlant ainsi une touche d’inspiration impressionniste à la tradition du dessin japonais.
Il faut dire que travail de rotoscopie de Yoko Kumo lui vaut déjà une reconnaissance internationale très forte, au point qu’elle est considérée comme une des figures substantielles de l’animation contemporaine.
Tant de bonnes fées autour du berceau ne peuvent que vous inciter à aller voir absolument ce film dès le 21 août au cinéma !
Par Jessy LEMESLE
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[1] Technique cinématographique déjà assez ancienne qui consiste à relever image par image les contours d’une figure filmée en prise de vues réelle pour les retranscrire sous forme d’animation.
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