Lorsqu’on parle de manga de science-fiction, on pense tout de suite à Katsuhiro Otomo (Akira), Osamu Tezuka (Astroboy), ou encore Hideaki Anno (Neon Genesis Evangelion). Mais celui que l’on oublie assez souvent de mentionner est Masamune Shirow, de son vrai nom Masanori Ota. Son nom n’évoque peut-être rien, mais ce n’est pas le cas de son œuvre majeure : le manga Ghost in the Shell.
Né à Kōbe en 1961, Shirow se distingue par son style détaillé et une réflexion poussée sur la cybernétique et l’intelligence artificielle. Après un premier succès avec Appleseed, il publie Ghost in the Shell en 1989, et c’est le succès. Adaptée en long-métrage d’animation en 1995 par Mamoru Oshii, l’œuvre est aujourd’hui considérée comme une pierre angulaire du genre « cyberpunk », dont les thématiques résonnent encore aujourd’hui : transhumanisme, identité numérique et technocratie. En 2025, le « Setagaya Literary Museum » de Tokyo consacre une exposition à cet artiste, trop peu médiatisé par rapport à l’empreinte qu’il a laissée sur le genre du cyberpunk.
Situé dans un quartier résidentiel plutôt isolé de Tokyo, au sud-ouest de la ville, le musée se fait discret. Une bâtisse de béton assez sobre, dont le trait le plus remarquable est l’étang qui l’entoure, habité par des carpes koi aux couleurs vives. Mais lorsque le visiteur arrive devant l’entrée, il est accueilli par une grande fresque représentant le major Motoko Kusanagi, dessinée à même les portes coulissantes automatiques.
L’exposition elle-même, située au deuxième étage du bâtiment, s’étend sur une seule grande salle, compartimentée en espaces plus petits par des échafaudages et des faux murs. Au centre de l’étage, le joyau de l’exposition : un grand cube de tiges de fer, auquel sont attachées les planches originales de Ghost in the Shell. En tout, ce sont 80 planches qui sont exposées sur les parois de ce cube.
Les autres œuvres de Shirow ne sont cependant pas en reste. C’est ainsi que l’on peut trouver un mur dédié à Appleseed, la première œuvre qui l’a mis sur le devant de la scène. Une autre section présente les séries Dominion et Dominion Conflict One. Dans ces deux cas, l’exposition présente également des planches, mais ces dernières sont reproduites ou réimprimées. Les explications des cartels restent cependant très intéressantes. On remarquera notamment une grande frise chronologique à l’entrée de l’exposition, présentant les diverses œuvres et leur impact.
Ce que l’on retiendra surtout de cette exposition, c’est l’émerveillement que le visiteur ressent devant le style visuel de Shirow. Il serait facile de résumer sa patte graphique par « des femmes dénudées, des armes, et des robots », mais ce serait ignorer tout ce que le mangaka a apporté au genre cyberpunk. Les planches de Shirow sont reconnues pour leurs détails, où la mécanique côtoie l’organique, parfois de manière très viscérale. Aujourd’hui, le cyberpunk est devenu mainstream, mais il faut se remettre dans le contexte des années 1980, où ce genre venait à peine d’émerger. Par son attention aux détails des machines, ses questionnements profonds sur l’homme et la technologie, et les dilemmes sur l’identité numérique, Shirow a tout simplement posé les bases de la SF cyberpunk japonaise.
Petit point également sur les personnages de Shirow. Ne nous voilons pas la face, il est vrai que les corps féminins sont excessivement sexualisés. Que ce soit le major Motoko Kusanagi en combinaison de camouflage moulante, ou les sœurs Puma de Dominion, des androïdes sexuels « toujours sexy » par définition, il est indéniable que le mangaka aime représenter les femmes d’une certaine façon. Shirow se tournera même vers l’art « pin-up » dans les années 2000, avec la série des Galgrease. Mais peu importe l’œuvre, Shirow fait toujours en sorte de représenter ses personnages féminins en position de force. Beaucoup de ses héroïnes sont améliorées artificiellement, et sont de vraies protagonistes fortes qui n’ont besoin de personne pour se battre. Ces archétypes ont justement été intégrés au genre du cyberpunk lui-même, avec des réflexions sur la sexualité par des œuvres comme Matrix, Her, ou encore le jeu Cyberpunk 2077.
À travers cette exposition, le Setagaya Literary Museum revisite le travail de Masamune Shirow, et son impact sur la science-fiction, bien au-delà du manga. En réunissant planches originales, frises et illustrations originales, elle invite le visiteur à plonger dans l’univers de cet auteur visionnaire. Derrière les femmes sexy augmentées et les gros robots, Shirow offre toute une réflexion sur le corps, la machine et l’identité. Plus qu’un hommage, l’exposition révèle la profondeur d’un créateur trop souvent réduit à ses clichés, et rend hommage à un père du cyberpunk.
Par Akira OIKAWA
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