Victor Dixen (Rita Perdido) : « La bonne littérature a toujours deux fonctions : celle d’échappatoire et celle d’appréhender le réel » [INTERVIEW]

Par Jade MOUTI 2 octobre 2025 
Nouveauté Bayard Jeunesse, Rita Perdido plonge dans l’adolescence énigmatique de la figure centrale de l’univers Agence Perdido. Préquel de la série romanesque originale, cette bande dessinée explore les souvenirs, les reflets politiques et les origines surnaturelles de Rita, adolescente chilienne exilée dans le Paris des années 1980. Entre dictature, exil et pouvoirs mystérieux, elle apprend à fuir les monstres réels comme imaginaires, tout en découvrant sa propre identité de « retrouveuse ». ActuaBD a interviewé Victor Dixen, qui nous raconte comment se construit son univers et son procédé d’écriture.

Qu’est-ce que c’est pour vous de raconter des histoires ?

Alors déjà, avant d’être romancier, avant d’être écrivain, j’étais, et je suis toujours, grand lecteur et je pense que c’est souvent le cas pour beaucoup d’auteurs. On est affamé d’histoires. Quand j’étais petit, avant même de savoir lire, je demandais tout le temps à mes parents de me raconter des contes, simplement des contes de fées. Et d’ailleurs, ils ont épuisé tous les recueils. Ils ont dû commencer à en inventer pour me raconter.
Et puis très vite, voilà, quand j’ai su lire, j’ai passé mon enfance et mon adolescence le nez dans les livres. Et de fil en aiguille, je me suis dit, j’aimerais bien raconter mes propres histoires. Et c’est comme ça que je me suis mis à l’écriture quand j’étais jeune ado.
Souvent, vous savez, on imite les auteurs qu’on a aimés, qui nous ont passionnés avant de trouver sa propre voie. Pour moi, une des claques de lecture, comme beaucoup d’autres, une fois encore, ce n’est pas très original, mais ça a été Tolkien et la découverte du pouvoir créateur total de la littérature. Tolkien a créé une histoire passionnante, mais aussi un univers avec des couches de civilisations, de langages, d’histoires.
Et voilà, je me suis dit, à mon échelle , j’aimerais bien aussi inventer des mondes.

Quelle fantaisie aimez-vous raconter ?

Moi, je m’intéresse à tout, en fait. C’est le plaisir de la littérature. Pour les genres que je pratique, je ne me donne pas de limite.
J’aime bien, après, me frotter à des nouveaux genres, surprendre les lecteurs, être aussi là où on ne m’attend pas forcément. Ceci dit, il y a quand même deux veines principales dans mon inspiration en termes d’écriture.
Je fais à la fois de la science-fiction et de la fantaisie. Quand je fais de la science-fiction, c’est souvent l’actualité qui m’inspire. J’essaye de déceler ce que j’appelle des signaux faibles dans notre présent, c’est-à-dire des balbutiements de quelque chose que je sens va avoir un impact très important sur notre futur. Si on n’imagine pas le futur, on est condamné à le subir. Là, je pense qu’il y a vraiment un rôle à jouer de la science-fiction. C’est certes une littérature de divertissement, mais c’est aussi une littérature de réflexion.

Et je viens à la fantaisie, qui est l’autre branche de mon imaginaire et de ma production. Et autant dans la science-fiction, c’est l’actualité qui m’inspire, dans la fantaisie, ça va plutôt être des rêveries, des envies d’ambiance, des ruptures aussi, pour voyager en imaginaire. Et après, je me rends compte en écrivant, mais ce n’est pas le projet au départ, que parfois ça parle aussi de notre société, de notre présent. Et je me rends compte que la fantaisie, on a beau faire un détour par l’imaginaire, parfois très lointain, ça nous ramène toujours à la nature humaine. C’est parfois même un moyen plus direct et plus profond que la littérature blanche, le roman psychologique, pour parler du fond de la nature humaine. Je pense que d’ailleurs c’est ce qu’on trouve dans les contes, c’était les premières histoires que j’ai découvertes quand j’étais jeune et j’y reviens toujours. Vous savez les contes, on a l’impression que c’est très simple en surface, mais en fait c’est tellement riche qu’on peut les relire à tous les âges, on peut aussi en tant qu’auteur les projeter dans d’autres univers, changer le motif. En fait c’est tellement fort comme histoire qu’on en retire toujours du sens. Et les contes en fait ils parlent de la nature humaine, ils parlent des grands enjeux de notre existence. Et je pense que les contes historiquement c’est la matrice de la fantaisie, le genre fantaisie, le genre littéraire il est né en s’inspirant des contes et des mythes.

Comment vous est venu l’univers Perdido ?

Déjà l’univers de Perdido, c’est de la fantaisie, c’est de la fantaisie urbaine, et ça parle des choses qu’on perd, et comment est-ce qu’on perd. Parce que la perte, je pense, fait partie de l’expérience humaine, et c’est même inscrit dans les mythes. Parfois on perd des êtres qui nous sont chères, on perd des opportunités dans la vie. Et la question qui se pose à nous, à chacun d’entre nous, plusieurs fois, c’est comment on fait pour avancer avec nos pertes. Est-ce que c’est parce qu’on perd quelqu’un qu’on est condamné à l’oublier ? Je ne pense pas. Est-ce que c’est parce qu’on manque une opportunité qu’on est condamné à échouer ? Je ne pense pas non plus. Mais encore, faut-il trouver la force en soi d’aller de l’avant. Je crois que ça... Avant de digérer ça et d’aller de l’avant, pour moi le croque-mitaine, ces croque-mitaines voleurs que j’ai imaginés, ils incarnent la perte. Et les retrouveurs, lui contre les croque-mitaines, ils incarnent sûrement le courage d’aller de l’avant, de retrouver parfois ce qu’on a perdu. Parfois aussi, tu te rends compte qu’on ne peut pas retrouver des choses à l’identique et de continuer d’avancer.
Donc à partir de là, c’est vraiment le cadre que j’ai posé dans les romans et qui est transversal à l’ensemble de l’univers Perdido, que ce soit les romans ou les bandes dessinées. Il m’a semblé intéressant d’introduire la figure de réfugié, ici le réfugié chilien, parce que ça fait partie de l’affaire. Quand on perd ses racines, quand on perd son pays, c’est comme si on perdait un être cher.

Et une fois encore, ce n’est pas parce qu’on est en exil qu’on oublie son pays natal, mais il faut qu’on s’adapte aussi au pays dans lequel on est arrivé. Ce que m’a offert la bande dessinée, c’est que, comme c’est un préquel qui raconte le passé d’un des personnages, ça m’a permis aussi de plonger dans l’histoire et de raconter le contexte du Paris du tout début des années 80, mais aussi le contexte géopolitique des années 80, où, effectivement il y avait des dictatures en Amérique latine, notamment au Chili avec Pinochet. Et voilà, c’est comme ça que je raconte la manière dont Rita et son père Diego fuient la dictature, laissent tout derrière eux et doivent tout recommencer à zéro dans un nouveau pays.
Et c’est vrai que ça les donne avec des nouveaux exils, des exils contemporains aujourd’hui, des exils climatiques. Il y aura toujours des exilés. Il y en a toujours eu dans l’histoire des exilés.
Pour le prequel, j’ai bien en tête ces deux modes de narration quand j’écris à la fois les BD et les romans, je fais en sorte qu’ils se répondent. Alors bien sûr, on peut aussi les lire indépendamment, il y a des lecteurs qui vont lire uniquement les romans sans lire les BD, d’autres qui vont lire que les BD sans lire les romans, c’est possible, j’ai ça présent à l’esprit pour que ça fasse sens, si on n’aborde qu’un seul des deux médias, mais bien sûr toute la richesse c’est quand on lit l’ensemble.

Qu’est-ce qui change quand on écrit pour un roman et pour une BD ?

Alors c’est deux exercices assez différents, et moi je les trouve très complémentaire, j’y trouve mon compte, maintenant ça fait plusieurs années que je suis également scénariste de bande dessinée, soit pour des univers dérivés de mes univers romanesques, comme Phobos ou Vampyria, pour parfois des univers entièrement originaux en BD, comme ma série Les Licorniers chez Gléna, et en fait, le roman, la principale différence c’est que vous êtes le seul maître à bord, c’est-à-dire que vous faites tout vous-même, si on prend des métaphores cinématographiques, vous êtes directeur de casting, réalisateur bien sûr, directeur des effets spéciaux, accessoiriste, monteur, donc on fait tout, on est seul maître à bord.

Quand on fait de la bande dessinée, c’est un travail collégial, on est plusieurs, il y a un tandem au cœur de ça, c’est bien sûr le tandem entre le scénariste et l’illustrateur, le dessinateur, mais il y a souvent d’autres métiers qui viennent se rajouter, dans presque toutes mes BD, ça n’est pas l’illustrateur qui fait la couleur, donc il y a un coloriste qui vient par-dessus. Il y a une exception sur Rita Perdido, parce que French, le dessinateur, fait aussi la couleur, et je crois que c’est le seul exemple dans les bandes dessinées que je fais. Et après il y a le stade du lettrage, qui est souvent une autre personne encore qui intervient par-dessus, du coup il y a des dialogues à chaque niveau. Au cœur de la collaboration, c’est effectivement le rapport entre le scénariste et le dessinateur, donc moi j’écris mon scénario, j’envoie ça en l’occurrence à French pour Rita Perdido, lui il va faire des ébauches pour interpréter mon script, donc parfois il représente exactement ce que j’ai décrit dans la case, et puis parfois il va avoir des contre-propositions, il va dire « alors moi je ferais plutôt un angle différent », ou alors il va me dire « là l’action est quand même un petit peu trop en une case, on pourrait la décomposer en deux cases pour que ce soit plus compréhensible, ou au contraire, compacter les cases en une seule pour gagner de la place, et une fois qu’on est d’accord sur le découpage et le crayonné final, on passe à l’ancrage. La couleur, finalement ça va permettre de changer complètement la visibilité d’une planche, en fonction des ambiances, en fonction de là où le coloriste va mettre la lumière, ça va attirer l’attention du lecteur sur tel ou tel détail, donc c’est un peu le chef éclairagiste de ce film qui est une BD, et puis après le lettrage, il y a encore toute une nouvelle couche de sens, parce qu’il y a les mots bien sûr, mais il y a le choix des polices, le choix des bulles, comment on représente les pensées, et il y a des dialogues à chaque niveau.
Donc finalement, c’est vraiment un travail collectif qui est différent en cela du travail romanesque.

Qu’est-ce qui vous attire dans ce style de récits, un peu fantaisie-horreur ?

Je vous ai parlé tout à l’heure de la fantasy en général, qui se détourne vers l’imaginaire, qui permet de parler de la nature humaine et des épreuves qu’on doit traverser au cours de notre vie. La fantaisie horrifique, finalement, elle exprime complètement cela, parce que ça permet de représenter des monstres qui sont souvent les métaphores des vraies épreuves qu’on doit affronter dans notre vie et de les combattre. Ce qu’on a déjà dans les contes et ce qu’on retrouve effectivement en fantasy.

Je crois que c’est Stephen King qui disait que, justement, on aime lire des histoires sur les monstres, des histoires imaginaires, parce que ça permet de combattre les monstres de la vie réelle, finalement. Vous savez, il y a eu une théoricienne de la littérature américaine qui s’appelle Liza Crown, qui a fait une expérience avec des neurologues. Ils ont mis des lecteurs de thrillers, notamment des récits vraiment très prenants, avec des électrodes sur la tête, et on s’est rendu compte que les zones du cerveau qui étaient activées lorsqu’on est pris dans un roman comme ça, notamment un roman suspens avec des frissons qui vous emportent, les zones du cerveau qui sont activées, c’est exactement les mêmes que si vous étiez réellement en situation de danger.

En fait, le cerveau ne fait pas la différence. Donc c’est comme s’entraîner au danger. Et lire des histoires, effectivement, avec des fantômes, avec des monstres, avec des choses qui nous font peur, qui parlent des torts de notre inconscient, finalement, ça permet de s’entraîner à les combattre dans la vie réelle.

Je pense que c’est ça aussi LA bonne littérature a toujours deux fonctions. Celle d’échappatoire et celle d’appréhender le réel je crois.

Qu’est-ce que Rita incarne pour vous ?

Alors ça c’est une grande question, parce que pour moi, vous savez, il y a deux types d’écrivains. On dit qu’il y a les jardiniers et les architectes. Les jardiniers, c’est ceux qui ne connaissent pas leur histoire avant d’écrire et qui la découvrent au fur et à mesure qu’ils écrivent, phrase après phrase. Et les architectes, c’est ceux au contraire qui prévoient tout à l’avance, qui font des plans et ainsi de suite, et après l’écriture, c’est juste remplir le plan. Alors je pense qu’en fait, il n’y a pas de type pur. On peut tendre vers l’un ou vers l’autre, on peut aussi évoluer…
Ceci dit, j’ai tendance à être plutôt architecte, notamment pour tout ce qui va être world building, la construction de l’univers, en fantaisie ou en science-fiction, dans le monde de Perdido, j’ai vraiment, avant de me mettre à écrire le premier mot du premier chapitre, j’ai essayé de concevoir ce monde des croque-mitaines, comment ça fonctionnait avec les portails, les oubliettes, ainsi de suite. L’intrigue également, je l’ai pas mal construite avant de me mettre à écrire, aussi bien dans les romans que dans la BD. En revanche, il y a une partie qui est très instinctive, dans mon approche de l’écriture, ce sont les personnages.
Les personnages, je ne réussis pas à les concevoir avant de me mettre à écrire. C’est vraiment en les écrivant que j’apprends à les connaître. Ce sont d’abord des silhouettes qui se précisent au fur et à mesure que j’avance dans l’histoire, où la psychologie aussi se précise à travers les dialogues.
Dans l’univers Perdido, le personnage le plus mystérieux de tous, c’est Rita.
Rita, j’apprends à la connaître en l’écrivant. Vraiment, quand elle a débarqué dans le récit, dans le premier roman, c’était cette dame entourée de mystère, sous ses voilettes, entièrement comme si elle portait un linceul sur elle. C’était vraiment une incarnation du mystère. On ne voit même pas son visage. Et c’était pour moi un trou noir, comme un trou noir dans les galaxies. Vous savez, les galaxies tournent autour d’un trou noir.

Rita Perdido dans le Roman Agence Perdido

Et pour moi, tout l’univers de Perdido tourne autour du trou noir qui est Rita Perdido. Tous ces personnages, il y a un mystère au cœur de ça, c’est Rita Perdido. C’est d’ailleurs pas anodin que je me sois dit dès le départ que j’allais faire des BD pour raconter son passé, parce que ça me permet d’apprendre à la connaître aussi, d’apprendre à savoir d’où elle vient, qui elle était, pourquoi elle est devenue cette vieille dame pleine de secrets, de mystères, de non-dits et de dangers sans doute qu’on découvre dans les romans.
Donc voilà, c’est le pilier, je dirais, c’est le pilier de tout l’univers de Perdido. Et j’en sais plus maintenant qu’il y a deux ans, quand j’ai commencé à écrire, j’en sais plus pour elle, mais il me reste plein de choses à découvrir.
Il y a des choses que je subodore, il y en a d’autres que je ne sais pas encore, et c’est en écrivant que je réussirai à percer le mystère.

Par Jade MOUTI

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Code EAN : 9791036365256
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