Très bon
12 décembre 2025
29 novembre 1693, l’escadre anglaise mouille dans la baie de Saint-Malo, sans toutefois parvenir à mettre en danger la ville des corsaires. En effet, cinq ans auparavant, Vauban avait conçu un solide plan de défense, renforçant à la fois les éléments préexistants, tout en faisant construire de nouveaux, qu’il s’agisse de l’enceinte de la ville ou sur les petites îles de la baie. Il fallait effectivement réagir face à l’entrée de l’Angleterre au sein de la Ligue d’Augsbourg, faisant suite à la montée sur le trône anglais de Guillaume d’Orange aux dépends de Jacques II quelques mois auparavant.
Ne pouvant forcer Saint-Malo, clé de la Bretagne et de l’entrée à France, les Anglais décident d’employer la ruse. Leur projet : se baser sur les indications de l’ingénieur Fournier, un protestant issu de la Rochelle qui désire se venger après la révocation de l’Édit de Nantes et son propre exil, pour fabriquer une « machine infernale », un bateau bourré de poudre et de morceaux de ferraille, afin de le faire exploser près de la poudrière imaginée par Vauban et raser ainsi la ville dans une déflagration digne des enfers.
Pour guider ce brûlot, un traître huguenot fait des signes avec une torche sur les remparts, dans le but de diriger les marins anglais. Mais un témoin l’aperçoit et tente de l’empêcherr ! Le combat fait rage entre les deux ombres alors que la machine infernale s’approche dangereusement de la ville. Le traître a le dessus, et prend la fuite tout en emportant le jeune homme qui avait tenté de s’interposer. Ce qu’il ignore, c’est que l’otage qu’il détient n’est autre que le fils unique de… Vauban !
Réaliser un diptyque traitant de Vauban était une arme à double tranchant, car il fallait transcender la thématique de la stratégie militaire, pour en réaliser un véritable récit que l’on prend plaisir à lire. Or suivre un architecte qui donne des consignes et des notes afin de renforcer des structures de défense, c’est loin d’être folichon…
Jean-François Miniac tire parfaitement son épingle du jeu en centrant directement le cadre du récit sur une scène d’action historique, bien entendu liée à Vauban : la fameuse attaque de la machine infernale. En passionné d’Histoire, le scénariste s’est intensément documenté, intégrant ainsi quantité d’éléments plus au moins authentiques qui font néanmoins partie de la légende et du folklore malouin : le traître rochelais Fournier qui a imaginé le brûlot et qui serait mort pendant cette attaque, le tir émanant du Fort Royal construit sous les indications de Vauban et qui aurait généré une voie d’eau mouillant ainsi la poudre, un traître qui aurait attiré le bateau vers la poudrière, etc.
La grande force du scénario de Miniac est surtout de doper le cadre de son récit avec l’intensité de la période historique : les conséquences de la révocation de l’Édit de Nantes avec tout ce que cela implique (exil, abjuration, revanche, tension, etc.), l’important basculement politique en Angleterre, le tout étant lié avec la nécessité de mieux protéger le Royaume de France et du coup la montée en puissance de Vauban. La crainte était de s’éloigner alors du sujet central (Vauban), mais Miniac sort son épingle du jeu en lui imaginant un fils illégitime, ce qui force alors l’implication personnelle de l’architecte dans la suite de l’attaque contre Saint-Malo.
Pour tisser un récit très dense avec tout cela, Miniac multiplie les sauts dans le temps, afin d’entremêler les préparatifs anglais, les constructions défensives françaises, l’attaque en elle-même, les manipulations politiques en Angleterre, les remous religieux suite à la guerre des religions en France et les conséquences de l’enlèvement du « fils » de Vauban. Si l’ensemble réserve une belle et passionnante heure de lecture, il faut pourtant rester bien concentré pour suivre tous les éléments, avec si possible quelques notions de la géographie malouine en plus pour bien profiter de sa lecture.
Heureusement, l’excellent travail d’Andrea Rossetto vient renforcer l’ensemble pour offrir des compositions de pages parvenant à donner de véritables profondeurs de champs malgré la densité des dialogues et allégeant ainsi la somme des explications à donner. Le résultat est si intéressant que nous aurions apprécié avoir de plus grandes vues, qui montreraient par exemple Saint-Malo entouré par les eaux, mais parvenir à rassembler tout cela dans 56 pages restait déjà une impressionnante gageure. De plus, un intéressant dossier historique de huit pages vient compléter cette incursion malouine plus que réussie. On l’aurait presque espéré plus touffu, avec une véritable distinction entre l’authentique, le folklore et les éléments imaginés par le scénariste lui-même.
Si on fait exception d’une petite erreur chronologique de distraction, cet album représente un véritable modèle de réussite de récit historique pour un sujet aussi complexe. Il passionnera les amateurs d’Histoire… et d’histoires bien ficelées. Sans oublier les amoureux de Saint-Malo, et ils sont nombreux, entre autres grâce au fameux festival de bande dessinée que l’ancienne ville corsaire accueille chaque année !
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