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13 décembre 2025
Souvent moins connu du public francophone qu’Astro Boy ou Le Roi Léo, Princesse Saphir fait pourtant partie des œuvres emblématiques que le maître du manga consacra à la jeunesse. Publié initialement entre 1953 et 1956 dans la revue Shōjo Club, Le Chevalier au ruban (traduction littérale du titre original) a connu plusieurs vies. Après ce premier manga, imprimé selon les pages en trichromie et bichromie, une suite est publiée en 1958 dans le magazine Nakayoshi. La première histoire est ensuite intégralement revue, tant sur le plan scénaristique que graphique, entre 1963 et 1966, cette fois-ci en noir et blanc, toujours dans Nakayoshi. Ces planches d’une qualité plus aboutie sont aujourd’hui considérées comme la version « officielle » du manga et font l’objet de la présente édition. Les originaux montrant la naissance de Saphir sont exposés en ce moment à Paris dans l’exposition "Manga. Tout un art !" au Musée Guimet jusqu’au 9 mars 2026.
En 1967, la série fait à nouveau l’objet d’une refonte, dont Tezuka délègue les dessins à son assistant Hideaki Kitano pour la revue Shōjo Friend, dans le cadre des produits dérivés d’une adaptation audiovisuelle diffusée sur Fuji-TV.
Enfin, deux remakes verront le jour en 2008 et 2013 en assumant des styles radicalement différents des productions originales, suivis de différents hommages et spin-off en 2019 dans le cadre des recueils Tezucomi. Plus récemment, on a également pu apercevoir le personnage dans la série Team Phoenix (2022).
Enfant, Tezuka allait régulièrement voir avec sa mère des spectacles de la Revue Takarazuka [1], une compagnie théâtrale de music-hall dont les rôles sont intégralement tenus par des femmes, y compris pour les personnages masculins. C’est en repensant à l’atmosphère si singulière de ces pièces que lui vient l’idée de réaliser Princesse Saphir quand on lui commande une histoire à destination des jeunes filles. Il découvre dans le même temps l’adaptation cinématographique des Contes d’Hoffman réalisée par Michael Powell et Emeric Pressburger dont les images chatoyantes lui inspirent la mise en couleur de sa nouvelle série.
Tezuka s’empare également de l’univers des contes européens et surtout de l’interprétation esthétique qu’en ont fait les Américains. L’ombre de Walt Disney et des frères Fleischer n’est jamais loin, ne serait-ce que dans le design de son personnage principal qui affiche une chevelure de jais bouclée comme Betty Boop et des manches à crevés comme Blanche Neige.
Les premiers marqueurs du shōjo sont du reste posés : des yeux XXL, des étoiles scintillantes comme signature graphique et un certain goût pour le kitsch qui atteindra son apogée quelques années plus tard sous le pinceau de Riyoko Ikeda, la créatrice de La Rose de Versailles, elle aussi exposée au Musée Guimet en ce moment.
On considère d’ailleurs Princesse Saphir comme le premier shōjo de l’histoire du manga. Si quelques précurseurs comme Katsuji Matsumoto s’étaient essayés au genre réservé au lectorat féminin dès les années 1930, il s’agissait cependant d’histoires courtes encore peu développées, qui ont peu marqué la postérité.
L’histoire de Saphir commence à des kilomètres au-dessus de la Terre, dans un incipit où les enfants découvriront enfin la réponse, du moins farfelue, à la question « Comment fait-on les bébés ? »
Perché sur un nuage, un vieillard rondouillard et débonnaire (Dieu en personne) dirige une sorte de fabrique à la chaîne de nourrissons, aidé par une cohorte d’angelots potelés, parmi lesquels un dénommé Tink. Ce dernier s’amuse à insérer un cœur de garçon dans le corps d’une future petite fille, qui elle-même reçoit de Dieu un cœur féminin quelques secondes plus tard.
Quand on se rend compte de l’incident, il est déjà trop tard. Ni une ni deux, voici Tink missionné sur Terre pour réparer sa bévue.
Là-bas, l’enfant aux deux cœurs naît dans la famille royale de Silverland, où il reçoit l’éducation d’un prince car son entourage souhaiterait le voir hériter du trône, réservé aux hommes. Saphir, car tel est son nom, souffre de devoir cacher sa véritable nature ; aussi la jeune fille ne résiste pas à l’idée de revêtir de temps à autre des habits féminins, les cheveux dissimulés sous une longue perruque blonde pour qu’on ne la reconnaisse pas. C’est sous cette identité qu’elle fait la connaissance, au cours d’une fête, du bien nommé Prince Charming... dont elle tombe immédiatement, comme il se doit, sous le charme.
Se pose alors un dilemme : comment faire pour vivre son amour sans pour autant trahir son identité ? Surtout que dans l’ombre, le duc félon Duralmin et son sbire Nylon tentent de percer son secret pour s’emparer du pouvoir...
Partant d’un postulat doté d’une certaine ambiguïté sur le genre, le récit cultive d’une manière plus désuète certains clichés qui y sont associés, mais souvent dans l’optique de les tourner en dérision. Par exemple, quand Nylon tente de confondre Saphir, il se met à lui parler chiffon et lui offre des petits animaux mignons, persuadé que celle-ci va avoir des réactions de fille. La belle lui réplique qu’elle n’a que faire que de la mode et lui donne en retour un énorme molosse prêt à bondir.
Tezuka brosse en effet le portrait d’une héroïne résolument affirmée, qui n’attend pas son prince les bras croisés mais fait courageusement face aux putschs politiques (osons les grands mots), se bat à l’épée, croise la route de pirates, affronte une sorcière... et même une déesse mythologique, sans compter les facéties de l’ange Tink.
Le scénario est rythmé, la stylisation graphique élégante, mais on est surtout frappé par la qualité du découpage où l’on sent tout le génie de Tezuka qui a su puiser les meilleurs enseignements du 7e art.
La série rencontra un grand succès dès sa publication et son auteur révéla quelques années plus tard avoir reçu de nombreuses lettres de lectrices lui écrivant qu’elles rêvaient de se travestir comme Saphir, ce qui peut être interprété comme le signe d’un désir d’émancipation au sein d’une société japonaise réputée particulièrement misogyne.
Publiée une première fois en 2005 en France dans un design proche de la collection Kôdansha et ses emblématiques cadres dorés un poil grandiloquent, la série est aujourd’hui proposée dans une édition plus moderne et plus premium, qui s’intègre dans la politique éditoriale des éditions Delcourt, qui, depuis quelques années, proposent des intégrales de certaines œuvres de Tezuka.
Ce copieux volume de plus de 400 pages contient le début de la version de 1963. Il sera suivi prochainement d’un second volume qui contiendra la fin de l’histoire et la suite dessinée en 1958.
Un bel objet qui fera à coup sûr des heureux au pied du sapin...
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Et pour nos lecteurs sur Paris, ne manquez pas l’exposition Manga. Tout un art ! au musée Guimet (jusqu’au 9 mars 2026) où vous pourrez admirer plusieurs planches originales de Princesse Saphir ! Attention cependant, pour des questions de conservation, elles sont changées au bout de deux mois. Les planches que vous verrez avant mi-janvier ne seront pas les mêmes que celles qui subsisteront jusqu’en mars. Rappel : l’expo est gratuite pour les moins de 26 ans.
[1] Du nom de la ville proche de Osaka, dans la préfecture de Hyōgo, où Tezuka passa son enfance, laquelle abrite depuis 1994 le Musée Tezuka.
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