Excellent
14 février 2025
Un livre violemment refermé, comme si son contenu était inintéressant ou exaspérant. En l’occurrence, il s’agit des deux et c’est avec cette scène que débute cette adaptation graphique de la pensée de Loewen. C’est lui-même qui ferme le livre puis se lance dans une diatribe contre les manuels d’histoire qui abrutiraient les élèves. Cela serait tout d’abord à cause de l’existence-même des manuels, support qui suscite avant tout de l’ennui et dont l’apprentissage est sanctionné par un bête questionnaire ; mais aussi et surtout en raison de leur contenu : vision fantasmée des Etats-Unis, lectures téléologiques de l’histoire, légitimation de du rôle messianique des Etats-Unis sur le monde, idéalisation du passé de l’Amérique en posant un voile pudique sur ses moments moins glorieux (comme un racisme profondément ancré), héroïsation des acteurs, individualisation et personnification de processus complexes… N’en jetez plus !
En 12 chapitres très denses, Nate Powell synthétise une pensée « complexe » au cœur de débats contemporains. Passons rapidement sur le graphisme : dessin en noir et blanc, trait réaliste, défilé d’événements historiques largement commentés, soit en voix-off, soit avec la représentation de spécialistes du sujet, notamment universitaires.
On peut inscrire cet ouvrage au cœur des débats que connaît bien la France, à savoir une querelle épistémologique. D’un côté on a des historiens et autres essayistes médiatiques, qui défendent l’enseignement de l’histoire selon un « roman national », que l’on peut définir comme un récit à la gloire de la nation. Cette dernière est identifiée à travers des dates-clés et des « grands hommes », afin de susciter l’adhésion d’une population. De l’autre côté, on trouve des chercheurs et des universitaires plus critiques, dont l’histoire, la manière de l’exhumer, de la faire vivre et de la transmettre est le métier. En caricaturant un peu le trait, ces derniers envisagent l’histoire comme une discipline dont les objectifs seraient de comprendre et d’analyser les faits passés, tandis que les premiers y voient un instrument visant à produire de la cohésion et du patriotisme.
Pour les uns, un récit linéaire (les fameuses frises que beaucoup ont connu), peu conflictualisé et « positif », qui propose un déroulé des faits surtout du point de vue des institutions ; pour les autres, des groupes sociaux et culturels, qui sont tout autant voire davantage acteurs d’un passé qui aurait pu être tout autre. Un vaste débat auquel n’a pas échappé ActuaBD, par exemple avec les adaptations dessinées des ouvrages de Lorànt Deutsch.
La déclinaison de ces questions au niveau des États-Unis est particulièrement intéressante, car du point de vue européen, ce pays nous semble assez peu sensible à une vision critique et introspective de lui-même. Le regard que l’on porte sur quelques événements récents, comme la mort de George Floyd ou les élections présidentielles de 2024 nous paraissent scandaleux, absurdes, extra-ordinaires. Comme si ces jugements qui nous semblent évidents étaient invisibles aux yeux des Américains. Mais la distance et l’étrangeté (tout comme la postérité) ne sont-elles pas meilleures juges ?
Ce livre montre bien que la familiarité et la proximité semblent paradoxalement les principaux obstacles, pour poser un regard neutre et sans concession sur son histoire.
On trouvera donc une approche plus soucieuse des trajectoires sociales des uns et des autres. Loin de l’idée que les hommes et les femmes de l’histoire auraient des qualités hors-normes (même si ce peut aussi être le cas) ou auraient un rendez-vous avec un « destin », on s’intéresse aux ressources (économiques, sociales, culturelles, symboliques) à disposition, histoire aussi de tordre le cou au mythe de la méritocratie et de l’égalité de tous à la naissance : il ne suffit pas de vouloir pour pouvoir. Dans le sillage de cette approche, les Hommes et les événements sont étudiés, à l’aide d’outils qui proposent une vision moins héroïsée, et dès lors désenchantante, de l’Amérique : les « Pères fondateurs », à quel prix ? ; la glorieuse conquête de l’Ouest, au détriment de qui ? ; la « découverte de l’Amérique » par Colomb, alors qu’apparemment d’autres hommes l’avaient découverte depuis longtemps (même qu’ils y vivaient) ; le président « démocrate » Wilson (fasciste et fervent soutien du Ku-Klux-Klan) ; et pour des événements plus contemporains, quelques détours par le Vietnam et l’Irak questionnent la prétention à être les « gendarmes du monde ».
La pensée de James W. Loewen nous rappelle un principe élémentaire (et contre-intuitif) du métier d’historien : le passé n’est pas figé. Il n’a pas vocation à être admis une fois pour toutes, ne serait-ce que parce que nos aïeux ne nous ont pas laissé de testament pour nous expliquer ce qu’il fallait retenir d’eux ! De nouvelles découvertes le complètent, l’enrichissent, le complexifient ; les méthodes d’investigation scientifique évoluent et enfin, le passé est lié au présent. À ce titre, ce livre, en présentant l’histoire comme une source de querelle mémorielle, vient relativiser le sentiment de nouveauté que peuvent susciter de nos jours les nouvelles lectures du passé. La discipline est aussi en partie construite à l’aide des valeurs dominantes d’une époque : à supposer que nous soyons à un temps de l’humanité qui aurait, par exemple, reconnu l’égalité entre les hommes et les femmes, regarder le passé avec ce prisme permet d’éclairer les mécanismes qui ont retardé cette égalisation des conditions ; mieux encore, on peut même se rendre compte qu’à rebours d’une histoire longtemps androcentrée, des femmes ont tout autant été les actrices d’événements majeurs, mais l’historiographie les a laissés dans l’ombre. Il en est de même pour certains groupes sociaux et raciaux, longtemps « dominés », mais qui n’en ont pas moins été les acteurs d’une histoire dynamique, populaire, et pas uniquement vue « d’en haut ».
Voilà de quoi bousculer les certitudes et ébranler des positions que l’on croyait acquises. C’est d’ailleurs pour cela que ces approches critiques sont violemment rejetées par des franges conservatrices, qui y voient le risque de la perte de leurs croyances voire de leurs privilèges. Alors, quand les rapports de forces semblent bouger, on les disqualifie sous le terme fourre-tout de « wokisme ». Qu’aurait-on dit des manuels scolaires français de la IIIe République, qui ont effacé une partie du passé monarchique de la France afin de mieux valoriser le nouveau projet républicain, installer l’esprit de revanche sur l’Allemagne, et ainsi adapter le passé aux valeurs de leur époque ? Wokistes ? Qu’aurait-t-on dit de ces « grands républicains » comme Jules Ferry, qui ont participé à des gouvernements ayant rompu avec l’ancienne société d’ordres (et notamment dans l’espace public : que l’on songe aux « place de l’égalité » et autres « rue nationale » qui ont émergé à la fin du XIXe siècle) ? Wokistes ? Ou messagers d’époques de transformations sociales ?
En somme, il n’est pas blasphématoire de poser un regard critique sur son pays, et cela n’est pas incompatible avec l’affection qu’on peut lui porter. On peut aussi considérer qu’une démocratie s’élève à regarder son passé en face, plutôt que de faire comme si certains événements n’avait pas existé, justement parce qu’ils vont à l’encontre de l’image qu’elle veut donner d’elle-même. Loewen disait que la capacité à identifier les mensonges et la désinformation, mais aussi à adopter cette démarche critique de recherche de la vérité, était l’un des clés pour sauvegarder la démocratie américaine : dans un monde en voie de trumpisation accélérée, voilà qui incite à la réflexion.
Par Damien BOONE
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