Il le dit lui-même : « J’ai une collectionnite aiguë ». Et c’est vrai que Jacques Glénat, lorsqu’il collectionne, ne fait pas semblant. L’exposition Passionnément, à la folie, qui se tient jusqu’au 29 mars 2025, rassemble un ensemble d’objets aussi disparates qu’impressionnants. Ils nous sont présentés, en ce jour de fin février, par Aurélie Perret, chargée des expositions et des collections pour le Fonds Glénat, et Jacques Glénat lui-même.
La visite commence dans le chœur de la chapelle, où l’on peut admirer les magnifiques hauteurs du bâtiment. Si on a un œil attentif, on peut voir, tout autour des murs, les vitraux réalisés par le dessinateur et ami de Jacques Glénat, Joost Swarte, qui racontent de manière assez poétique les étapes de la vie d’un livre.
Après un bref aperçu de la collection de porte-clés de Glénat, on peut voir que cette partie du couvent est plutôt consacrée à la peinture. Une quarantaine d’œuvres sont ainsi exposées dans la chapelle. On y retrouve notamment des noms connus de la peinture flamande ou allemande comme Pieter Brueghel le Jeune, Pieter Stevens le Jeune, Cranach... Mais aussi d’artistes plus locaux comme Henri Fantin-Latour, un peintre né à Grenoble (mais qui a surtout fait carrière en Angleterre).
Il y aussi des peintures de Bonnard (la collection en compte trois), de Nicolas de Staël, et aussi la fameuse Tour de Babel de Pieter Brueghel (l’Ancien cette fois) !
La bande dessinée est déjà présente dans cette partie de l’exposition, avec une sous-partie dédiée aux vedute (du terme védutisme, genre pictural basé sur la représentation en perspective de paysages urbains) mises en regard avec des œuvres d’auteurs de bande dessinée contemporains comme Zep, François Avril, Manara, Emmanuel Lepage...
Passionnément, à la folie fait également des clins d’œil à plusieurs expositions précédentes, comme par exemple L’Art du canard, qui s’était tenue en 2016 au Couvent, avec ici la présence de l’œuvre du peintre Alexandre Debelle, Le Christ et la Samaritaine, revisitée, “duckisée” par le collectif d’artistes allemands InterDuck.
Dans le cabinet Rembrandt, qui est situé dans les anciens parloirs du couvent, nous commençons la visite par le Bestiaire, dans l’antichambre. Jacques Glénat nous présente son cheval Tang, en terre cuite, qu’il a « dérobée dans une tombe chinoise avec son ami Indiana Jones » (comprendre : qu’il a acheté à une vente aux enchères parisienne...).
Au mur, une affiche tirée des Aventures de Renard de Benjamin Rabier, le célèbre dessinateur, père de la Vache qui rit, et auteur de bande dessinée. D’autres croquis et dessins croquis originaux de l’artiste sont présents en vitrine et projetés sur un écran.
La salle comporte des tableaux naturalistes mais aussi des tableaux appelés des “singeries”, nom donné à ce genre pictural qui montre des singes imitant le comportement humain. Le but est de caricaturer, moquer certaines attitudes humaines.
Enfin, dans une vitrine au centre de la petite pièce, le joyau du bestiaire : L’Ours blanc du sculpteur François Pompon accompagné de ses amies La Pintade et La Truie, et du Chat maître d’hôtel de Giacometti.
La visite continue dans le cœur du cabinet Rembrandt. Il existe 290 originaux de gravures dans le monde, et, il faut le savoir, le Fonds Glénat en possède presque la moitié. Mais pour des raisons de fragilité des pièces, une partie seulement est exposée au public. Parmi elle, la célèbre gravure Le Retour du fils prodigue, qui est un exploit visuel narratif. Elle s’inscrit dans une époque où la parabole du fils prodigue (Evangile selon saint Luc, XV) fait l’objet de beaucoup de gravures et Rembrandt, en une seule image, raconte son histoire tout en faisant transparaître un panel d’émotions saisissant.
Mais pourquoi l’aquafortiste néerlandais plaît-il autant à notre éditeur grenoblois ? « Il a une finesse de traits qui me rappelle Franquin » explique-t-il. La bande dessinée, toujours en fond de toile...
La transition se fait naturellement vers les galeries du cloître, dont une partie abrite des originaux de bande dessinée et des autographes de dessinateurs et amis de Jacques Glénat.
Surveillée par le regard enfantin d’une figurine géante de Mafalda, la collection n’est pas très grande mais recense les plus grands noms. Ici, un dessin de Juillard pour les 50 ans de la maison, là, un dessin original de Franquin, mais aussi de Gotlib, Fred, Druillet...
Il y a un même un magnifique original issu d’Akira de Katsuhiro Ōtomo, rappelant le lien très fort de la maison avec le manga. Très ému, l’éditeur lâche : « La plupart de ceux qui sont exposés ici sont morts... » C’est donc dans un silence quasiment religieux que se fait la visite de cette partie de l’exposition.
Il faut dire qu’en 55 ans d’existence aujourd’hui, la maison d’édition a vu défiler beaucoup d’auteurs et d’autrices de talent ; et cette partie de la collection de Jacques Glénat, bien que n’étant qu’une composante de l’exposition, vient rappeler au visiteur que la bande dessinée est bien un art, au même titre que les peintures et les gravures vues plus tôt. Certains des dessins se trouvent d’ailleurs sur des serviettes de restaurant, témoins de l’amour de Jacques Glénat pour les plaisirs de la table.
La suite de l’exposition leur est d’ailleurs dédiée : on trouve dans cette section de belles bouteilles de vins et de Chartreuse (liqueur emblématique de Grenoble), des tableaux de natures mortes comme le “banquet monochrome” du peintre flamand Peter Claes ou des œuvres plus actuelles comme le Petit Dîner entre amis autour d’un bocal (2015) du dessinateur Jacques de Loustal...
Au fond de la galerie, une immense collection de guides Michelin au rouge si cher aux éditions (y aurait-il un lien ?), sur un mur tout aussi rouge. À ce sujet, Jacques Glénat ne tarit pas d’anecdotes. Il nous apprend à cette occasion que le guide de 1921, manquant dans sa collection, n’a tout simplement... jamais été fait. Au sortir de la Première guerre mondiale, le temps et les ressources faisant défaut, cette édition n’a jamais vu le jour.
Épicurien, le collectionneur grenoblois n’en est pas moins très attaché à sa région natale, le Dauphiné. Ainsi, la suite de l’exposition s’ancre dans les hauteurs : le long de l’escalier monumental du XVIIe siècle, lové entre la chapelle et le reste du bâtiment, sont accrochés une trentaine de tableaux, affiches, cartes, objets rappelant cette région. On trouve notamment le tableau magistral de Gustave Doré, Paysage à l’arc-en-ciel ou encore son autre tableau La Vache perdue.
Même si ce peintre de l’imaginaire du XIXe siècle est plutôt originaire de l’Alsace rustique, il a exercé une influence majeure sur notre culturelle visuelle (bande dessinée et cinéma, notamment), et son un goût prononcé pour les paysages de montagne (qu’il dessine d’ailleurs souvent d’imagination) n’a pas laissé Jacques Glénat indifférent.
Ces deux tableaux avaient d’ailleurs été revisités à l’occasion de l’exposition Derrière la montagne, la face cachée du tableau, qui avait permis à des artistes de bande dessinée de revisiter des tableaux de montagne.
Enfin, tout en haut de l’escalier, se trouve, exceptionnellement ouvert au public, le bureau personnel de Jacques Glénat. Accueillis par une commode surmontée d’une tête Mickey, nous entrons dans une sorte de caverne d’Ali Baba. Au centre de la pièce, un bureau couvert des nouveautés de la semaine du groupe entier (Glénat, avec ses différentes marques de BD, comics, mangas, beaux-livres mais aussi Vent d’Ouest, et Hugo Publishing, récemment intégré au groupe).
Partout dans la pièce, des figurines de personnages Disney ou de la pop-culture, des exemplaires du Journal de Mickey, des originaux de BD sur des chevalets, des affiches, encore des porte-clés... La pièce pourrait résumer à elle seule la "collectionnite" de l’éditeur, avec cependant une particularité : la pièce, excepté un meuble Starck, est entièrement habillée par des meubles de Jean-François Hache, célèbre ébéniste local du XVIIIe, dont les meubles sont de véritables œuvres d’art (qui nécessitaient jusqu’à un an de travail pour une seule pièce).
Dire que Jacques Glénat est passionné par ses meubles Hache est un euphémisme. Ils les chérit, les connaît par cœur, connaît leur histoire, les anecdotes qui les entourent (comme l’un d’eux dont le tiroir a été signé par un célèbre brigand, à la plume...).
On pourrait trouver étrange qu’un meuble de cette finesse abrite une collection de figurines de personnages Disney ou une collection de bandes dessinées... Jacques Glénat, en bon amateur d’art, aime certes les choses raffinées, mais il est aussi est un éditeur qui, depuis ses débuts, revendique une culture populaire qui a aussi son raffinement.
Et c’est ce que l’on peut conclure après cette exposition éclectique : l’art, sous toutes ses formes, mérite d’être célébré.
Par Perrine LAVOREL
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La collection de Jacques Glénat, au Couvent Sainte-Céccile de Grenoble, jusqu’au 29 mars 2025,
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