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Il y a trente ans, une enquête hors-normes
C’est dans le cadre de la collection Aire Libre / Prix Albert Londres, qu’est né le projet de réalisation de cette bande dessinée particulièrement originale. Ce prix, créé en 1932, couronne chaque année les meilleurs grands reporters francophones. En 1995, à l’occasion du cinquantième anniversaire de la découverte d’Auschwitz par les Alliés, Annick Cojan, lauréate du prix, avait publié cinq reportages dans lesquels elle interviewait non seulement les rescapés des camps mais aussi leurs enfants et les enfants des bourreaux nazis. « J’ai moi-même choisi la série de reportages d’Annick Cojean parmi l’ensemble des reportages qui étaient prévus pour une adaptation. Ils correspondaient exactement au type de travail que j’avais envie de défendre et de transmettre sur ce sujet si douloureux et en partie personnel, puisque ma famille est concernée par ces mémoires de la Shoah. L’idée de faire cette adaptation vient donc de nos éditeurs dans le cadre de cette collection. Je l’ai attrapée immédiatement, je voulais faire moi-même cette adaptation, notamment par inquiétude et volonté de transmettre contre l’oubli, l’indifférence, ou pire, les négationnismes », confie Théa Rojzman, la scénariste.
Dès lors, il a fallu adapter les cinq articles de la journaliste pour en faire un scénario de bande dessinée : « Annick nous a d’abord autorisées à travailler sur ses reportages, cinq articles pour une totalité de 19 pages publiés dans le journal Le Monde en 1995. J’ai ensuite formulé une proposition de traitement, mon adaptation, ma façon de les raconter par le dessin, une mise en scène visuelle tout en gardant en grande partie ses très beaux textes. Bien sûr, j’ai pu discuter avec Annick pour mieux définir son personnage et bénéficier de tous ses souvenirs, ses émotions, des informations supplémentaires. Elle m’a envoyé des photos de ses carnets, de ses notes de l’époque - raconté des anecdotes périphériques, etc. », raconte la scénariste qui s’accorde avec Tamia Baudouin pour réaliser les dessins. Cette dernière accueille avec enthousiasme le projet : « Théa Rojzman m’a proposée de la rejoindre comme dessinatrice et coloriste. C’est un sujet sur lequel j’étais très enthousiaste de pouvoir travailler, en particulier en tant que goy française. On a la responsabilité de continuer de transmettre ce qu’il s’est passé aux jeunes générations et d’essayer de comprendre collectivement comment une chose pareille a pu se produire ».
Le projet initial validé par l’équipe éditoriale, les deux autrices se mettent au travail : pour l’une, c’est la rédaction d’un scénario ; pour l’autre, la mission qu’elle mènera depuis le Japon est la réalisation des 122 planches . « Bien sûr, tout le monde est resté en lien et en interaction tout au long du processus, plus particulièrement Tamia et moi évidemment », rassure Théa Rojzman.
Une approche inédite dans la transmission de la mémoire de la Shoah
La Shoah est devenue une thématique forte de la bande dessinée après l’amnésie des trois décennies d’après-guerre. La parution de Maus de Spiegelman fut une révolution dans la mesure où l’auteur représentait l’expérience d’un témoin direct de l’évènement, son père. Depuis, des dizaines d’albums sont sortis sur le sujet, avec plus ou moins de réussite. Tout comme l’histoire et la mémoire du génocide des Juifs s’est apaisées depuis quelques années, la bande dessinée est désormais plus sûre d’elle, les historiens participent a l’écriture des scénarios, vérifient les textes et les planches. La BD porte un regard distancié sur cette tragédie. Les aspects abordés sont plus divers. De l’histoire des victimes, on s’attache maintenant à celle de leurs bourreaux, leurs actes, leur traque, leur jugement.
En faisant état des sentiments et des traumatismes des enfants de rescapés, cet ouvrage est la continuité d’autres déjà publiés auparavant (Deuxième génération de Kichka, par exemple). Mais l’originalité de ce dernier livre vient sans contestation possible du fait qu’il met en lumière l’impact de la Shoah et de son histoire sur les enfants des bourreaux qui réagissent de façon totalement différente d’un individu à l’autre. « Il me semble que les reportages d’Annick, déjà, initialement constituaient un apport supplémentaire par rapport à ce qui existait déjà. En ce sens, qu’ils n’évoquent pas tant la Shoah elle-même que son effroyable impact, ses multiples répercussions non seulement sur les personnes qui l’ont vécue, mais aussi sur leurs descendants, d’un côté comme de l’autre, sur les générations suivantes et dans tous les pays concernés pendant et après guerre », confirme Théa Rojzman, tout en complétant : « Ces reportages contiennent également la recherche de transmission, convoquent l’avenir et veulent indiquer des moyens de transmettre la vigilance. Pour ce qui concerne la bande dessinée elle-même, j’ai souhaité nous éloigner le plus possible d’un récit « historique » proprement dit, nous concentrer davantage sur les émotions, les images mentales, les échos communs liés à ce traumatisme collectif ».
Une adaptation graphique réfléchie des mémoires traumatiques
Représenter le traumatisme pour le faire comprendre aux lecteurs, sans forcément tomber dans ce que certains pourraient nommer « la pornographie de la Shoah », cette obsession de quelques auteurs de sans cesse exhiber des amas de corps ou des scènes de violence extrêmes et sans limite, tel est le challenge à relever par des autrices soucieuses de s’inscrire dans une transmission plus apaisée. « J’ai voulu créer un dispositif narratif, graphique, qui puisse provoquer un partage de ces émotions, de ces souffrances, de ces révoltes aussi. En utilisant des métaphores, des images, des décalages, des symboles, un peu comme dans un long rêve, ou plutôt cauchemar, qui pourrait s’avérer utile au réveil. Le dessin de Tamia s’est construit de façon totalement connectée avec ces intentions, y ajoutant son incroyable poésie, sa propre sensibilité magique », raconte Théa Rojzman.
C’est alors à l’aide d’un alphabet graphique particulièrement élaboré et bien choisi que l’on plonge au plus profond des inconscients de chaque témoin. Parmi les symboles et les images convoqués, le végétal tient une place particulièrement importante : « Tout est parti d’une ancienne interview d’Annick trouvée pendant ma phase de recherches et de documentation initiale. Dans cette émission, elle formulait une image : elle disait que les rescapés et leurs enfants, pour elle, étaient « comme des petits bourgeons sur un chêne calciné ». Cette seule évocation a éveillé en moi une grande partie du dispositif narratif qui s’installe dès l’introduction dans une forêt d’arbres calcinés…Pour ce qui est des autres jeux métaphoriques, ce sont mes émotions, en plongée dans ces récits, qui les ont créés au fur et à mesure de l’écriture du scénario. Je pourrais presque dire qu’il s’agissait de choix inconscients de ma part. Sans doute d’ailleurs parce que mon inconscient contient en partie ces mémoires déjà, du fait de l’histoire de ma propre famille. C’est aussi bien sûr l’expression de notre inconscient collectif qui a pris forme ici. Encore une fois, Tamia, la dessinatrice, a ensuite repris mes propositions de jeux métaphoriques pour les installer dans son propre univers graphique, leur donner son style, ses caractéristiques propres, des corps particuliers, des couleurs spécifiques ».
L’arbre est un symbole fort : « Il est le symbole de la vie et de sa perpétuelle évolution. Dans ce récit, il est tour à tour, enraciné, incendié, calciné, de nouveau en bourgeons, frappé d’une hache, saignant de larmes, il porte des humains attachés à lui et tout à la fin de nouveau plein de vitalité, mais aussi encore blessé, vandalisé. Il représente nos mémoires à la fois malmenées, héritées, vitales, trahies, agressées, renaissantes, communes, nécessaires… Sa figure expose aussi notre généalogie, qui relie nos racines à nos branches et nos fleurs, tournées vers le ciel. Il est à la fois condition et preuve de la vie perpétuelle, en dépit des incendies, des « catastrophes », de la Shoah. », complète la scénariste. Tamia Baudouin, quant à elle, exprime sa volonté et son souci d’être au plus près de ce qu’on exprimé et ressenti les témoins : « Le plus périlleux pour moi a été de représenter les expressions de souffrances des rescapés dans le premier chapitre. J’ai fait mon maximum pour que la retranscription de leurs émotions à travers mon dessin soit la plus respectueuse possible ». Missions, semble-t-il, particulièrement réussies.
Un livre pour transmettre et pour faire réfléchir la société
Tamia Baudouin formule un souhait : « que ce livre puisse participer à une réflexion sur notre société : comment échapper aux mécanismes qui nous poussent à la haine de l’autre et quels garde-fous pouvons-nous mettre en place collectivement pour empêcher l’escalade qui mène vers la destruction d’un groupe, et de n’importe lequel ». L’essentiel est d’en parler, de partager, surtout auprès des jeunes. C’est ce qu’aimerait de son coté Théa Rojzman : « Qu’il apporte un autre regard et des émotions qui puissent éveiller de la solidarité, de l’empathie, des compréhensions dans le coeur d’une jeunesse parfois abreuvée de propagandes politiques douteuses, de fake news en tout genre et malheureusement aussi d’une nouvelle forme de haine antisémite ».
Le livre a déjà fait l’objet d’une présentation dans plusieurs institutions, notamment en janvier dernier au Mémorial de la Shoah. Plus généralement, c’est d’un très bon accueil dont bénéficie l’ouvrage qui doit être mis en avant de toutes les façon possibles. « Nous espérons qu’il sera largement partagé, offert, voire enseigné…Pour ma part, il fait totalement sens dans ma bibliographie. J’évoquais déjà les mémoires de la Shoah de ma famille, dans ma deuxième bande dessinée très personnelle « Le Carnet de rêves » publié en 2009… J’ai aussi beaucoup travaillé sur la violence, les folies collectives, les silences toxiques, les résiliences… Je suis très fière de cet ouvrage collectif, réalisé dans une incroyable harmonie de travail avec Annick, Tamia et notre équipe éditoriale. Je souhaite à ce livre un beau et grand voyage en France mais aussi dans de nombreux autres pays concernés », conclue Théa Rojzman. Quant à Tamia Baudouin, elle exprime une certaine inquiétude par rapport à la nature humaine : « Pour moi, c’est le côté monstrueux qui m’a le plus intéressée, et qui traverse ma réflexion de manière récurrente dans mon travail de dessinatrice. On est tous capables des mêmes choses et c’est vertigineux de contempler sa propre nature humaine dans un évènement aussi monstrueux que la Shoah », et termine en espérant « pouvoir maintenant travailler sur ce qu’il y a de merveilleux et de mystérieux dans l’âme humaine ».
Par Romain BLANDRE
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