Très bon
30 septembre 2025
En 2005, à la Nouvelle-Orléans, personne n’y prête vraiment attention. Un Christ au regard voilé, levant la main en signe de bénédiction, change de mains pour 1 175 dollars. Une somme dérisoire pour une peinture qui, à première vue, n’est qu’une copie parmi tant d’autres. Le bois de noyer est abîmé, les couches de peinture usées. Il faudra attendre une restauration minutieuse et controversée pour que le doute s’installe : et si ce portrait était l’œuvre de Léonard de Vinci ?
Le destin s’accélère. Exposé à la National Gallery de Londres en 2011, le tableau prend une tout autre dimension. On ne voit plus seulement un visage christique, mais peut-être la dernière toile disparue du maître de la Renaissance. L’art et le mythe se rejoignent. Et, avec eux, l’appétit du marché.
L’explosion d’un mythe
En novembre 2017, à New York, la salle de vente de Christie’s retient son souffle. Les enchères s’emballent : 100 millions, 200, 300… Quand le marteau tombe à 400 millions de dollars – plus 50 millions de frais –, le monde bascule. Le Salvator Mundi devient la peinture la plus chère jamais vendue. Un record absolu.
Mais derrière le triomphe, un mystère subsiste : qui peut dépenser une telle fortune ? Quelques mois plus tard, la révélation tombe : Mohammed ben Salmane, prince héritier d’Arabie saoudite, en est l’acquéreur. Un coup d’éclat diplomatique autant qu’artistique. L’Arabie veut son chef-d’œuvre universel, son Léonard.
L’art, l’argent, le pouvoir
Authentique Léonard ou habile copie d’atelier ? Les experts s’écharpent. Certains jurent reconnaître la main du génie italien, d’autres pointent des maladresses de disciples comme Bernardino Luini ou Giovanni Antonio Boltraffio. Mais, à vrai dire, l’enjeu n’est plus là. Le prix astronomique a relégué la question de l’authenticité au second plan.
Ce n’est plus un tableau. C’est un trophée. Une arme douce dans la guerre d’influence culturelle entre grandes puissances. Le Salvator Mundi incarne cette époque où l’art s’arrache comme une monnaie rare, où la valeur symbolique se mesure à l’échelle des milliards.
Une enquête de tous les mystères
L’enquête sur ce tableau ouvre des coulisses secrètes et montre les dérives du monde des arts, de la politique et de l’économie, dans les arcanes du monde de l’art et des ultra-riches. Cette enquête en bande dessinée prolonge le documentaire Salvator Mundi, la stupéfiante affaire du dernier Vinci diffusé sur France 5 en 2021 et réalisé par Antoine Vitkine, auteur-réalisateur d’une vingtaine de documentaires, et Sébastien Borgeaud, journaliste d’investigation spécialisé dans les escroqueries financières, les paradis fiscaux et les mafias pour le site warning-trading.com.
Le tout est magnifié par les talents artistiques d’Eric Liberge, Prix Goscinny en 1999 pour le Tome 1 de Monsieur Mardi-Gras Descendre, signant un album caractérisé par des couleurs sombres – noir et blanc en tête – installant une densité dramatique à l’affaire. Les contrastes forts, les jeux d’ombres et de lumières permettent de créer une ambiance plus grave, plus tendue, parfois plus poétique : un langage visuel qui évoque le cinéma expressionniste et le polar. En 2008, Eric Liberge avait déjà manifesté son attachement aux œuvres picturales du Musée du Louvre en mettant sur papier Aux heures impaires, où il nous conduisait à une visite guidée de nuit, et où le Louvre se réveillait par le truchement de manifestations répétées de l’ombre de Belphégor, acmé du genre fantastique et paranormal.
Une légende contemporaine
Là réside sans doute le paradoxe : on attribue au Christ du Salvator Mundi le rôle de « Sauveur du monde ». Mais son destin, lui, raconte autre chose. Il décrit un monde où l’art, au lieu de sauver, devient l’instrument d’egos démesurés, de calculs financiers et de stratégies politiques.
Reste l’image : ce visage qui nous fixe à travers les siècles, paisible, énigmatique. Derrière la polémique et la spéculation, il y a ce regard qui, peut-être, est bien celui qu’a peint Léonard. Et c’est là que réside le vertige.
Le Salvator Mundi n’est pas seulement le tableau le plus cher de l’histoire : il est devenu le miroir de notre époque, entre fascination pour le génie et culte de l’argent. Invisible, il continue pourtant d’exercer sa puissance, comme un fantôme qui hante à la fois les musées, les palais et l’imaginaire collectif.
Par Jessy LEMESLE
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Salvator Mundi, Eric Liberge, Antoine Vitkine, Sébastien Borgeaud, Edition Futuropolis, 21 €