« C’était un vieux projet que j’avais avec Daniel Maghen depuis longtemps à partir de mes carnets de dessin, nous explique Jacques Ferrandez. J’avais envie de sortir de mes repères habituels, de l’Algérie, pour aller vers cet Orient-là, sur la Méditerranée orientale, plus à l’Est. Ce sont des endroits où je suis moi-même allé : Beyrouth, Damas, Alep, Palmyre, Bagdad… J’ai imaginé le scénario romanesque d’un jeune voyageur du début du XIXe siècle venant de Nice, qui était à l’époque un territoire du royaume de Piémont-Sardaigne. »
Architecte, peintre et musicien, d’origine noble, Theodore Lascaris, niçois depuis des générations, voit d’un mauvais œil cette Révolution Française qui bouleverse tout sur son passage. De fait, en 1793, la Convention décrète l’annexion du comté de Nice. Ce n’est qu’un premier épisode pour le jeune homme qui s’apprête à vivre bien des aventures.
On ne raconte pas ici l’histoire des grands hommes, mais celle d’un voyageur singulier, jeune, curieux, confronté à un Orient rêvé mais qui va rapidement perdre ses illusions face aux réalités politiques qui se présentent à lui. Pour l’heure, Malte ayant été bousculée par le nouvel ordre européen, et avec elle l’Ordre de Saint Jean de Jérusalem, Lascaris, contraint de quitter l’île pour une histoire de coucherie, profite d’un recrutement dans l’aventure éphémère de l’armée napoléonienne et de sa délégation d’une centaine de savants en expédition en Égypte. Le Sphinx, les pyramides et les « Quarante siècles nous contemplent… » Lascaris accompagne du mieux qu’il peut cette équipée qui va tourner court : Bonaparte, rappelé à Paris, laisse son armée en plan, coincée par les Anglais à la suite du désastre de Trafalgar.
Mais pour sa part, notre homme va se rapprocher très près de son sujet : il apprend l’arabe, s’intéresse à la musique égyptienne et file le parfait amour avec une beauté locale. Il rêve d’une fusion de la France avec ce peuple aux traditions millénaires, notamment en s’appuyant sur la population copte. Mais les Français se méfient de ces Chrétiens orientaux… Lascaris va vite prendre conscience du décalage entre les habitants et la soldatesque arrivée de France. Un parti-pris fictionnel de Ferrandez : « Je voulais raconter non pas l’histoire des vainqueurs ou les grandes batailles, mais les mouvements, comment tout cela circule… » À travers Théodore Lascaris, il dépeint la fin d’un bref rêve colonial (les Français seront chassés d’Egypte par les Anglais) et, à travers son héros, la naissance d’une conscience moderne, sensible à la complexité du monde.
Cela donne de magnifiques aquarelles, amples, baignées de lumière. « C’est l’avantage de cet album publié aux éditions Maghen, nous dit-il : l’ouvrage est grand, plus grand que ceux de Casterman, le dessin peut y prendre plus d’ampleur. » C’était nécessaire pour restituer le souffle du désert, la densité des ports orientaux, les scène orientalistes d’intérieur... L’aquarelle « respire », alliant une narration fluide avec un propos documenté, respectant, dans le détail, la rigueur du récit historique.
Le premier tome de ce diptyque s’achève sur un cahier documentaire qui situe l’importance de la famille Lascaris, dont un magnifique palais du XVIIe siècle, situé dans les rues du vieux Nice, porte le nom. Il faut dire qu’en 1636, l’un d’entre eux, Jean-Paul Lascaris, fut élu Grand Maître de l’Ordre de Malte… C’est dans ce lieu que les planches de Jacques Ferrandez sont exposées au milieu de peintures d’époque, de documents et divers objets du quotidien qui dialoguent avec la BD.
Ce volume s’arrête à la fin de la campagne d’Égypte. On explorera dans le suivant d’autres « orients perdus » où la France avait caressé l’ambition de dominer le monde.
Par Didier PASAMONIK
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Orients perdus – Par Jacques Ferrandez – Editions Daniel Maghen
Exposition Orients perdus
Palais Lascaris
15 rue Droite
O6300 Nice
Jusqu’au 12 janvier 2026
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