Excellent
10 janvier 2025
Neko Goze – Chats Errants, dont le premier tome paraîtra aux éditions Shiba le 31 janvier 2025, a été originellement prépublié au Japon entre 2014 et 2017. Signé Hiroki Ugawa (Asagiri – Les Prêtresses de l’Aube), ce tome est le premier de quatre volumes.
Le concept de l’histoire est très intéressant, car il mélange le genre de l’uchronie et celui du fantastique. La domination russe sur le Japon établit un contexte politique tendu, où la population doit survivre entre les dérives du communisme et les violences d’une révolution qui se prépare. Cependant, le manga ajoute aussi une dimension fantastique, à travers les personnages félins qui évoquent les bakeneko japonais (voir notre article sur les yôkai). La combinaison de ce contexte politique et du fantastique crée ainsi une esthétique très particulière, qui intègre aussi nombre de symboles et concepts religieux. Le personnage de Uguisu utilise par exemple un Khakkhara, sceptre utilisé par les moines bouddhistes. La sobriété alimentaire des protagonistes est également justifiée, à la fois par le contexte d’un Japon ravagé et par le vœu de pauvreté que font les religieux. Pour cause, dans un pays en ruine qui peut difficilement acheter de la viande, un régime végétarien inspiré du bouddhisme est l’option la plus raisonnable. Enfin, le personnage de Youme est une goze, une chanteuse itinérante, aveugle et faisant partie d’une guilde ayant réellement existé et qui suivait elle aussi des principes religieux. Ici, la guilde des musiciens se transforme cependant en un ordre quasi-sectaire, où les chanteuses-guerrières font partie d’une hiérarchie bien définie.
Côté personnages, les protagonistes Uguisu et Youme ont une très bonne synergie. Les deux sont parfaitement complémentaires, Uguisu agissant comme les yeux du duo, et Youme comme son bras armé. En effet, la goze n’est pas qu’une simple chanteuse, puisqu’elle dissimule une lame à l’intérieur de son shamisen, son luth à trois cordes et au long manche. L’auteur a bien réussi à réunir deux personnages qui, malgré des objectifs différents, suivent le même chemin. La relation entre Uguisu et Youme est touchante, les deux apprennent véritablement l’une de l’autre. Les personnages secondaires ont également leur profondeur et évoluent au cours de l’histoire, en même temps que les protagonistes. Par exemple, Gakinmaru, le premier grand ennemi du récit, revient plusieurs fois affronter Uguisu et Youme. Entretemps, il a cherché à apprendre et surmonter ses faiblesses. La question sera alors de savoir si le récit parviendra à trouver un équilibre entre approfondir les personnages récurrents du premier tome, et présenter les nouveaux personnages qui apparaîtront par la suite.
Pour ce qui est du dessin, Neko Goze adopte une esthétique clair-obscur et joue régulièrement avec la pénombre afin de dissimuler des visages et des silhouettes. Par exemple, Uguisu possède un pouvoir magique lui permettant d’obscurcir la scène et de surprendre l’ennemi. Dans un style crayonné qui rappelle par moments les gravures à l’eau-forte, les ombres sont faites de multitudes de traits fins, et non d’aplats de noir. Ce choix artistique donne ainsi l’illusion de regarder l’action à travers un léger brouillard, qui évoque en filigrane les troubles et incertitudes que traverse cette société.
Nouvelle série prometteuse, Neko Goze propose une uchronie très intéressante et une vision historique encore peu explorée dans les mangas. Ce premier volume introduit des personnages marquants, dont les histoires sont étroitement liées au contexte historique du récit. Ce qui les rend d’autant plus vraisemblables. On a hâte de voir comment ces personnages évolueront et comment l’auteur explorera leur psychologie, ainsi que leurs ambitions. Un très bon début de saga !
Par Akira OIKAWA
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