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Monseigneur Saliège, celui qui a dit non : l’évêque qui défia Vichy

Par Jessy LEMESLE Excellent 8 décembre 2025 
Il parlait avec difficulté, la voix brisée par une paralysie, mais ses mots ont ébranlé la France de Pétain. En 1942, alors que les Juifs étaient raflés sous les yeux d’une Église souvent silencieuse, Mgr Saliège, archevêque de Toulouse, osa crier sa révolte. Une bande dessinée lui rend aujourd’hui hommage, révélant le portrait d’un homme à la fois inflexible et fragile, dont la lettre pastorale du 23 août 1942 demeure l’un des rares sursauts de conscience d’un épiscopat majoritairement soumis.

Quelle fut l’histoire — si singulière — de Monseigneur Saliège, qui reste aujourd’hui le seul évêque de France à avoir été reconnu à la fois comme « Compagnon de la Libération » et « Juste parmi les nations » ? Devenu prêtre en 1894, il est nommé évêque de Toulouse en 1928. Dès le début de son épiscopat, il se distingue par sa grande ouverture d’esprit et son engagement en faveur des plus démunis.

Un homme en tension : entre obéissance et révolte

Le grand mérite de cette BD est de ne pas faire de Saliège un héros lisse. Elle montre ses contradictions, ses doutes et même ses compromis. Car l’archevêque de Toulouse n’était pas un résistant au sens strict : il resta fidèle à Pétain jusqu’en 1942, salua la Révolution nationale et condamna parfois les « excès » de la Résistance. « On ne peut pas, comme chrétien, approuver les attentats contre les soldats allemands », déclare-t-il dans une scène clé, sous le regard scandalisé d’un jeune maquisard. Pour les auteurs, il s’agissait de rendre compte de sa complexité : un homme qui, tout en sauvant des vies, demeurait attaché à l’idée d’ordre et de légalité.

Son évolution est racontée avec subtilité. D’abord méfiant envers de Gaulle (qu’il juge « trop politique »), il finit par admettre, sous l’influence du père Chaillet et de l’avocat Charles Lederman, l’ampleur du génocide. La scène où il rencontre Lederman, qui lui décrit les chambres à gaz, est d’une intensité rare. « Monseigneur, on ne parle pas de déportation, mais d’extermination », lui lance le résistant. Saliège, le visage défait, murmure : « Alors, il faut parler. Même si ma voix est faible. »

Monseigneur Saliège, celui qui a dit non : l'évêque qui défia Vichy
© Plein vent

La lettre du 23 août 1942, lue dans toutes les paroisses malgré l’interdiction de Laval, constitue le point d’orgue du récit. Dans cette célèbre lettre pastorale, Saliège dénonce la déportation des Juifs et invite ses fidèles à leur porter secours, s’opposant ainsi fermement aux autorités vichystes. Cette prise de position courageuse fait de lui une figure emblématique de la résistance spirituelle en France. Les auteurs en restituent la genèse : les hésitations, les ratures (le mot « horreurs » remplacé par « erreurs » sous la pression de son entourage) et, enfin, la diffusion clandestine, jusqu’aux ondes de la BBC. Une case montre des familles juives, entassées dans des wagons à bestiaux, écoutant en cachette la lecture de ce texte — un moment où la bande dessinée atteint une dimension presque sacrée.

Les planches les plus marquantes sont celles qui restituent son handicap. Atteint d’une paralysie du bulbe rachidien, Saliège parlait avec peine, la bouche tordue, les mots sortant par saccades. Le scénariste Jean-François Vivier et le dessinateur Francesco Rizzato ont eu l’intelligence de ne pas gommer cette infirmité : dans les cases, on voit les interlocuteurs de l’archevêque penchés vers lui, tendus pour saisir ses phrases hachées. Une scène particulièrement poignante le montre dictant sa fameuse lettre contre les rafles à sa secrétaire, les doigts crispés sur sa plume, comme si chaque mot lui arrachait un effort surhumain. « Les Juifs sont des hommes, les Juives sont des femmes… » — la phrase, tracée en gros plan, semble jaillir de la page avec la force d’un coup de poing.

L’album joue aussi sur les contrastes. Les scènes de répression (les camps de Noé et du Récébédou, les rafles) sont dessinées dans des tons sombres, presque expressionnistes, tandis que les moments de résistance (les cachés dans les couvents, les faux papiers distribués par les prêtres) baignent dans une lumière dorée, comme une lueur d’espérance.

© Plein vent

La Gestapro et la « palme du martyre »

L’épisode de son arrestation manquée, en juin 1944, est traité avec un humour noir qui rappelle le caractère bien trempé de Saliège. Quand les Allemands viennent l’arrêter, une religieuse leur barre la route : « Vous n’entrerez pas ! » L’officier, déstabilisé, recule. « Dommage », grogne l’archevêque, « j’aurais bien aimé la palme du martyre. » Cette scène, véridique, illustre son mélange de piété et d’ironie, de courage et de lucidité.

La Libération constitue un autre moment fort. Alors que la France se déchire entre épuration sauvage et reconstruction, Saliège prend la parole pour condamner les violences des maquisards. « On tue sans jugement, on tue par dénonciation… Tous les terroristes sont inhumains », tonne-t-il dans une homélie. La BD montre les réactions outrées de certains résistants, qui l’accusent de « protéger les collabos ». Pourtant, son intransigeance morale force le respect : lorsque de Gaulle le décorera de l’ordre de la Libération, il lui dira simplement : « Vous avez été une conscience, Monseigneur. C’est rare, en temps de guerre. »

Monseigneur Saliège n’hésite pas à abriter des Juifs dans ses institutions religieuses et soutient les réseaux de résistance. Il est ensuite créé cardinal par le pape Pie XII et, aujourd’hui, honoré par la ville de Toulouse pour son rôle dans la sauvegarde de nombreuses vies humaines.

© Plein vent

Un héritage qui dérange

Ce qui frappe, à la lecture de cet album, c’est l’actualité des questions qu’il soulève. Comment concilier obéissance à l’autorité et résistance à l’injustice ? Jusqu’où peut-on plier sans se renier ? Saliège, qui fut à la fois un homme d’ordre et un rebelle, incarne ces tensions avec une modernité déconcertante.

La postface, signée par l’actuel archevêque de Toulouse, Monseigneur de Kerimel, contribue à maintenir sa mémoire vivante auprès du grand public, et particulièrement auprès des jeunes générations. Si Saliège fut l’un des rares évêques à protester publiquement, la plupart gardèrent le silence — par peur, par calcul ou par antisémitisme latent. « C’est ainsi qu’il est devenu de plus en plus une personnalité publique engagée dans la cité et suivant de près les évolutions de l’Église et de la société », écrit Guy de Kerimel. La BD, sans juger, laisse le lecteur face à cette question : et moi, à sa place, qu’aurais-je fait ?

À l’heure où les débats sur la mémoire de la Shoah et le rôle de l’Église pendant la guerre resurgissent régulièrement, cette bande dessinée arrive à point nommé. Elle ne cherche ni à canoniser Saliège ni à le diaboliser, mais à le montrer tel qu’il fut : un homme de foi, têtu, parfois contradictoire, mais dont le courage sauva des centaines de vies. Alors que les discours de haine renaissent en Europe, son exemple reste d’une brûlante actualité.

Par Jessy LEMESLE

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Code EAN : 9782384881208

Monseigneur Saliège, celui qui a dit non, par Jean-François Vivier et Francesco Rizzato, éditions Plein vent. Paru le 24 septembre 2025. 15,90 €.

Plein Vent ✍ Jean-François Vivier ✏️ Francesco Rizzato tout public Histoire Biopic France Toulouse
 
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