Évidemment, face à cette situation, tout le monde fait ce qu’il a à faire. 9eArt+, déniant toute responsabilité dans ces différentes crises, campe sur ses contrats qui courent jusqu’en 2027, mais est, de facto, dans l’incapacité de les exécuter. Son choix est de porter le débat sur le plan judiciaire. La société ne discute plus que par avocats interposés. Aussi sa situation est bien précaire, l’Association du FIBD étant son seul client.
L’Association du FIBD, si l’on lit la déclaration de ses principaux membres sur Facebook (voir ci-dessous), est également dans le déni. Elle est la seule, s’arrogeant cette faculté en l’absence de toute prétention municipale, à déléguer à 9eArt+ une manifestation qu’elle est bien incapable de gérer. Elle est dans la même situation que son partenaire : le jeu de bonneteaux de sa présidente dans le choix d’un prestataire successeur à 9eArt+ lui a fait perdre définitivement toute crédibilité. La lettre ouverte de ses administrateurs en réponse aux propos du maire qui évoque pour la première fois la possibilté d’écarter l’Association du FIBD dans l’organisation d’une manifestation sur la BD à Angoulême, n’apporte pas davantage d’arguments probants qui les créditeraient d’une quelconque compétence.
Des dégâts considérables
Les auteurs et en particulier les autrices (on pense aux 285 signataires du « GirlCott ») qui se réjouissent de leur démonstration de force, doivent se demander qu’en faire au-delà d’une liste de revendications qui dépasse largement le cadre du Festival angoumoisin.
Cet épisode affecte en particulier la bande dessinée indépendante et la petite édition qui perd là une source importante de chiffre d’affaires et de visibilité, alors que le marché est en crise : on parle d’un recul d’au moins 10% au global pour 2025 et de bien davantage pour les petites structures. Or, c’est un des premiers vecteurs de reconnaissance et de notoriété pour les auteurs débutants.
Les éditeurs du Syndicat National de l’Édition qui, comptant sur la période du Festival pour prolonger le chiffre d’affaires des fêtes, se retrouvent certes avec une économie de faite (pour les plus gros, le coût de leur présence oscille entre 100 et 300 000 €) mais aussi avec des sorties qui doivent alors trouver un accompagnement marketing d’urgence. Pas facile à gérer dans un délai aussi court... Les quelques libraires qui tiennent ces stands. L’un d’entre eux nous disait il y a quelques jours : « Je perds là un deuxième mois de Décembre ! » Sachant que c’est le mois le plus important de l’année.
Enfin, le maire et son équipe, dont le mandat est en jeu dans les élections municipales de mars prochain, doit assumer avoir assisté aux premières loges pendant près de deux décennies aux scandales successifs qui ont secoué le FIBD tout au long de cette période. Ils n’ont pas su réagir de façon appropriée à cette accumulation de critiques contre la gouvernance du Festival. L’opposition ne manque pas d’en faire son argument de campagne.
Voilà où nous en sommes.
Avec quelles conséquences ?
Certains éditeurs pensent que cet événement qui a mis des années à se construire est à l’article de la mort. La Mairie, la Région, les collectivités, l’État… financièrement en crise, vont trouver là, disent-ils, un argument pour réduire leur enveloppe. Quant aux sponsors, ils vont fuir une manifestation à l’image dégradée.
Localement, cependant, des énergies se mobilisent pour relever la manifestation de ses cendres. Après tout, on a bien reconstruit Notre-Dame ! Il est vrai que la marque « Angoulême », ville culturelle reconnue par l’Unesco, et le poids de l’Histoire qui associe la bande dessinée à ce lieu restent ses atouts.
Peut-être faut-il en revenir aux fondamentaux. Le Festival, on vous l’avait expliqué, était le résultat d’une alliance entre des passionnés, un représentant de l’édition et un politique. La dérive de ces dernières années est d’avoir cornérisé les politiques et l’interprofession (les éditeurs représentant les auteurs) au profit d’une association de passionnés (hypothétiques, on ne sait pas trop qui ils sont...) qui délègue l’événement à un professionnel du Barnum qui roule pour sa pomme. C’est ce lien entre le politique et l’interprofession (qui inclut donc les autrices et les auteurs) qui doit être rétabli, quitte à s’appuyer sur la structure permanente de la BD à Angoulême qu’est la Cité de la BD, laquelle est gérée par l’État et les collectivités de façon transparente. Seules ces entités peuvent déterminer utilement une stratégie d’illustration et de défense de la production européenne à l’heure où le Japon, les USA et désormais la Corée restent surpuissants.
Il faut pour cela que les Angoumoisins dépassent leurs rivalités locales et fassent confiance à ces partenaires. Quel que soit le parti qui sortira des urnes dans quelques semaines, c’est le meilleur moyen d’assurer l’avenir et de reconstruire rapidement un Festival rayonnant.
Saviez-vous qu’il y a un roman d’Honoré de Balzac, publié entre 1837 et 1843, qui se passe à Angoulême ? Je le recommande souvent. On y reconnaît bien le haut Angoulême, le plateau, et ses quartiers environnants plus populaires. On y raconte la faillite d’une imprimerie, le système des lettres de change et de la compensation bancaire régionale. Balzac y décrit une ville régie par une vieille noblesse locale, hautaine, décatie, obsédée par le maintien de son rang ; face à elle, une bourgeoisie industrieuse, avide, pragmatique et ambitieuse ; et puis le petit peuple des artisans, des commerçants, des boutiquiers, soumis aux puissances locales...
Son titre ? Les Illusions perdues. On ne va pas en rester là deux siècles plus tard.
Par Didier PASAMONIK
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