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Mélissa Morin (Les Royaumes de Tiketone) :« Nous devrions écouter et accepter les croyances des autres. » [INTERVIEW]

Par Christian MISSIA Dio 12 août 2024 
Mélissa Morin, passée de la mode à la bande dessinée, signe une entrée remarquée chez Casterman avec « Les Royaumes de Tiketone ». Après une formation en Arts appliqués et graphisme à l’École Pivaut de Nantes, elle débute dans la BD avec « Céphéide » (Glénat, 2019) et « Chien Hurlant » (La Boîte à Bulles, 2022). Son premier album solo, publié en 2022, marque un tournant dans sa carrière. Au printemps dernier, elle lance sa série « Les Royaumes de Tiketone », qui explore le parcours de Thomas, un jeune en quête d’évasion après un drame familial. Ce récit, prévu en trois tomes, commence avec le premier volume chez Casterman, tandis que le second tome est attendu pour cet automne. Dans cette interview, Morin discute de son attrait pour les histoires d'enfance tumultueuse, de son processus créatif, et de ses inspirations diverses.

Mélissa Morin, bonjour. Dans Les Royaumes de Tiketone, votre troisième livre et le premier chez Casterman, vous explorez à nouveau la jeunesse. Thomas, le seul survivant d’un accident tragique, cherche à échapper à la réalité en se connectant à un monde imaginaire, aidé par des amis rencontrés dans un foyer. Le récit se termine sur un cliffhanger. C’est bien cela ?

Mélissa Morin : Très bien résumé.

Pourquoi vous intéressez-vous autant à la thématique de l’enfance et de la jeunesse, en particulier à l’enfance difficile, comme on le voit dans vos deux derniers livres ? Qu’est-ce qui motive ce choix récurrent ?

Pour commencer, concernant le premier livre, Céphéide, ce n’est pas moi qui l’ai écrit. J’étais seulement la dessinatrice. C’est Clotilde Bruneau, la scénariste, qui en a rédigé le texte.

En ce qui concerne la jeunesse, je ne saurais dire exactement pourquoi cette période de la vie me touche autant. Je pense que cela vient en partie du fait que ma famille était une famille d’accueil pour les enfants de la DASS. Cette thématique de la jeunesse, et surtout de la jeunesse abîmée, est profondément ancrée en moi, que ce soit dans ma création, dans ma personnalité ou dans la construction de mes histoires.

C’est aussi une thématique très présente dans ma famille, qui est d’ailleurs une grande source d’inspiration pour moi. Je ne pouvais pas commencer ma carrière autrement qu’en écrivant sur la jeunesse. Cela dit, je pense que j’irais plus loin en abordant des thèmes liés à l’âge adulte. Mais quand il s’agit de récits fantastiques et imaginaires, il est souvent plus facile de passer par la jeunesse que par l’âge adulte. C’est une sorte de sécurité, un refuge pour moi autant que pour mes histoires, de rester dans ce monde-là.

Mélissa Morin (Les Royaumes de Tiketone) :« Nous devrions écouter et accepter les croyances des autres. » [INTERVIEW]
Les Royaumes de Tiketone T. 1 - Les Reliques des morts vivants
Mélissa Morin © Casterman

Pourquoi votre famille a-t-elle choisi de devenir famille d’accueil ? C’est un engagement fort, un véritable dévouement. Qu’est-ce qui a motivé ce choix ?

C’est une histoire personnelle, c’est une sorte de culture, on va dire, dans cette famille-là, et l’histoire personnelle de mes parents a fait que c’était évident de faire ça.

Donc, Thomas est le seul survivant de l’accident, et il existe un dicton, souvent cité par les croyants, qui dit que la « parole est créatrice. » Cela semble se vérifier dès le début du récit, lorsque sa sœur prononce des mots qui provoquent l’accident, tandis que Thomas, lui, est privé de parole au début de l’histoire. Avez-vous voulu établir un lien entre les mots de sa sœur, qui causent l’accident, et le mutisme de Thomas au début du récit ?

En quelque sorte. Pour moi, perdre la parole symbolise plutôt le choc de la perte de sa famille. Thomas possède tout de même un pouvoir particulier : chaque fois qu’il parle, on l’écoute, et chaque fois qu’on l’écoute, cela crée quelque chose. Ce que vous dites à propos de la « parole créatrice » est tout à fait vrai. Cette dimension est peut-être subtilement dissimulée dans Les Royaumes de Tiketone, où l’idée que nous sommes capables de créer notre propre réalité, et que nous seuls pouvons façonner ce que nous voulons, est présente. Il y a aussi cet aspect où l’on ne devrait pas toujours se conformer à ce que les autres disent.

Dans votre récit, Thomas intrigue les autres enfants plus qu’il ne suscite de la haine, malgré son histoire difficile et son mutisme. On perçoit davantage de bienveillance que de méchanceté, ce qui contraste avec d’autres récits d’enfance. Était-ce une intention délibérée de montrer cet aspect plus positif des relations entre enfants ?

Justement, dans un environnement comme celui-là, tous les enfants partagent une certaine situation : ils ont tous vécu des drames, même s’ils sont différents. Cela crée une forme d’empathie et un lien lié à la peine, à la tristesse et à la séparation qui existe entre chaque enfant.

Dans l’histoire, chaque fois qu’un enfant pose une question un peu intime, on lui dit qu’il ne peut pas poser de questions, non pas pour des raisons politiques, mais simplement pour permettre à l’enfant de gérer lui-même s’il souhaite parler de sa problématique ou non.

J’ai appris dans la réalité, lorsque ma famille était famille d’accueil, l’importance de ne pas être méchant et de rester à l’écoute. Pour Thomas, qui ne parle pas, il est crucial de le laisser communiquer comme il le souhaite, même sans mots. Il est également important de lui permettre de raconter son histoire s’il en a envie, sans jugement, et simplement écouter et accepter, quelle que soit son histoire. Pour moi, il était essentiel d’aborder ce thème de l’écoute, même lorsque la communication n’est pas "normale" ou empathique.

Il y a un an et demi, alors que je commençais à écrire le tome 1, j’ai rencontré un petit garçon, également nommé Thomas, lors d’un atelier avec des enfants sur le thème du fantastique et des croyances. Nous étudions un conte japonais sur la discrimination, et j’expliquais aux enfants ce que sont les esprits au Japon. Thomas, le petit garçon, m’a dit qu’il voyait parfois des esprits lorsqu’il se promenait dans la forêt. Je lui ai demandé s’il était sûr que ce n’était pas son imagination, et il m’a répondu que si je ne croyais pas en ce qu’il disait, cela signifiait que je ne croyais pas en lui.

Cette expérience m’a profondément marquée, car elle révèle une réalité que nous, adultes, avons souvent du mal à accepter : les gens ont des croyances différentes, et nous avons tendance à imposer nos propres croyances comme étant les seules valides. Au lieu de créer des doctrines et des dogmes, nous devrions écouter et accepter les croyances des autres. En leur donnant de l’espace pour exister et en validant leur légitimité, nous favorisons un dialogue ouvert. La parole est donc d’une importance cruciale dans Les Royaumes de Tiketone, et elle est effectivement créatrice.

Les Royaumes de Tiketone T. 1 - Les Reliques des morts vivants
Mélissa Morin © Casterman

C’est intéressant, car les éléments que vous venez d’évoquer sont effectivement présents dans le livre. En particulier, le passage où Thomas a une vision et rencontre sa sœur dans la forêt, ainsi que la scène où l’enfant lui dit : « Si tu ne crois pas ce que je dis, cela signifie que tu ne crois pas en moi ».

Je l’ai ajoutée, car je ne pouvais pas ignorer cette parole, d’une vérité absolue et d’une sagesse étonnante pour un enfant de six ans. C’est une vérité que nous devrions appliquer dans le monde adulte, et c’est quelque chose que nous faisons parfois, mais pas toujours.

Combien de tomes avez-vous prévu pour ce récit ?

Il s’agira d’une trilogie, donc il y aura trois livres d’environ 200 pages chacun, comme le premier. Réaliser trois livres sera probablement un défi, mais c’est ainsi que nous l’avons prévu avec Casterman, car l’histoire est très dense mais je suis convaincue que tout se passera bien.

C’est dense, mais en même temps, le récit avance rapidement. Il y a des moments contemplatifs, ainsi que de nombreuses séquences où l’action se déroule très vite. Ainsi, au niveau du scénario, nous avons des niveaux plus lents et d’autres plus accélérés. Comment avez-vous conçu et écrit votre scénario ? Quelles sont vos références en la matière ?

Concernant les références, depuis mon enfance, j’ai toujours eu une passion pour l’analyse des structures. Que ce soit dans les dessins animés ou les textes littéraires pour enfants et adolescents, j’aime observer et analyser la manière dont les structures se forment. En grandissant, j’ai découvert des auteurs influents, comme Joseph Campbell avec Le Héros aux mille et un visages, qui est, selon moi, une véritable bible pour les auteurs et scénaristes. Ce livre est essentiel non seulement pour les professionnels, mais aussi pour tout le monde, car il traite du mythe et de la manière dont les histoires sont profondément enracinées dans nos origines.

Une phrase de Campbell m’a particulièrement touchée :

Le but du héros moderne est de ramener à la surface cette Atlantide perdue qu’est notre âme réunie.

J’apprécie beaucoup cette idée, car l’Atlantide, bien que mythique, a inspiré de nombreuses recherches et fantasmes. Ce récit, transmis par Platon, a façonné les civilisations jusqu’à aujourd’hui et reste très actuel. L’Atlantide symbolise l’effondrement humain par excellence, et je prévois d’utiliser ce mythe ainsi que d’autres pour mes prochains projets.

Enfin, parmi mes références littéraires, je trouve des œuvres comme Harry Potter et Le Seigneur des anneaux particulièrement influentes. Tolkien offre une méthode complète pour construire une histoire et développer des liens entre les personnages. J’ai également découvert Mary Shelley durant mon adolescence, ce qui a enrichi ma vision de la narration.

Les Royaumes de Tiketone T. 1 - Les Reliques des morts vivants
Mélissa Morin © Casterman

L’auteure de Frankenstein.

Oui, également La Croisée des mondes de Philip Pullman, qui est vraiment l’un de mes auteurs préférés depuis mon enfance. Plus tard, j’ai aussi dévoré des mangas comme Naruto et One Piece.

Et Dragon Ball ?

Non, je n’ai pas particulièrement exploré Dragon Ball. J’ai plutôt étudié Naruto et One Piece pour comprendre la manière dont les Japonais construisent leurs récits, car les enfants d’aujourd’hui consomment massivement ces mangas. Les mangas dominent vraiment leur culture de lecture, surpassant même la bande dessinée franco-belge. Il y a une bonne raison à cela, et c’est pourquoi ils s’intéressent tant à ces œuvres. Je suis peut-être arrivée avec environ cinq ans de retard sur Dragon Ball. Étant une fille, on me disait à l’époque que ce n’était pas pour moi, que les filles s’intéressaient plutôt à la danse classique, à lire Martine, et à des récits plus légers.

En ce qui concerne le dessin, parlons un peu de votre style. On perçoit clairement que votre style est davantage orienté vers le monde de l’illustration jeunesse plutôt que celui de la BD. Qu’en pensez-vous ?

C’est possible. J’avoue que je ne me pose jamais trop de questions sur mon style de dessin ; je dessine simplement comme je le fais. J’ai suivi une formation en bande dessinée et étudié le graphisme à l’École Pivaut à Nantes. Par la suite, j’ai travaillé dans la mode pendant huit ans, dessinant des sacs à main, des robes, et des motifs pour vêtements.

L’illustration me plaît beaucoup, mais mon style s’est développé naturellement. Mes références sont plutôt anglo-saxonnes, du côté britannique plus qu’américain, car tout mon univers est lié aux pays anglo-saxons. Mon compagnon est anglais, et mes amis viennent d’Irlande, d’Écosse, des États-Unis, et de différents pays d’Afrique anglophone.

Pourriez-vous me citer des auteurs ou des illustrateurs en particulier qui vous ont influencée ?

Ah, il y en a un que j’adore, c’est Jamie Hewlett, le dessinateur de Gorillaz. En ce qui concerne les références, elles sont davantage musicales que graphiques.

Les Royaumes de Tiketone T. 1 - Les Reliques des morts vivants
Mélissa Morin © Casterman

Pouvez-vous citer quelques exemples ?

Je trouve mon inspiration dans la musique anglo-saxonne, notamment avec des groupes comme les Beatles, les Rolling Stones, The Kinks, les Pixies, et Radiohead. J’apprécie également le blues des années 1920, 1930 et 1940 aux États-Unis. Il y a un rythme et une narration dans ces musiques qui, je trouve, sont difficiles à retrouver dans la chanson française en général.

De plus, une grande partie de mon inspiration vient de la musique classique. J’ai pratiqué la danse classique de l’âge de 4 ans jusqu’à mes 19 ans, et cette musique est particulièrement adaptée à la narration et à la narration d’histoires. Ainsi, mon style se construit principalement à travers la musique plutôt que par des références illustratives ou des graffitis.

Quand sortira le tome 2 ?

Normalement, la publication est prévue pour cet automne, si tout se passe bien. Il me reste à peine quelques mois pour tout finaliser. Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour que le livre sorte fin septembre ou début octobre.

Donc, pouvons-nous nous attendre à la fin du récit très prochainement ?

Je ne suis pas entièrement certaine. Nous verrons comment cela évolue, en fonction de mon état physique et mental, car ce travail est extrêmement exigeant. En ce moment, je travaille environ 60 heures par semaine.

Donc, vous vous concentrez uniquement sur cela pour l’instant ?

Oui, j’ai la chance de me consacrer exclusivement à cela depuis un an. Auparavant, je travaillais beaucoup en atelier avec les enfants et les adolescents, et en illustration.

Les Royaumes de Tiketone T. 1 - Les Reliques des morts vivants
Mélissa Morin © Casterman

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Code EAN : 9782203254893

En médaillon : Mélissa Morin
Photo © Christian Missia Dio

À lire sur ActuaBD.com :

Les Royaumes de Tiketone - Par Mélissa Morin - éditions Casterman. Sortie le 6 mars 2024. 17.6 x 24.9 cm. 192 pages, couleur. 19,00 €.

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