Marc Wasterlain a créé son Docteur Poche en 1976 dans la maison de ses parents, à Erquelinnes, en Belgique, ville frontalière avec la France. Il est l’auteur de plusieurs autres séries : Jeannette Pointu, Monsieur Bonhomme, Ratapoil, Gil et Georges et Tucker. L’ensemble représente une cinquantaine d’albums.
Marc Wasterlain, un nouvel album du Docteur Poche, c’était inespéré. Il s’est fait attendre…
Marc Wasterlain : Oui, les deux derniers albums, Retour sur la Planète des Chats (2016) et Le Royaume des Chats (2018) qui formaient une seule histoire complète, sont sortis chez Mosquito.
En fait, Nicolas Anspach, l’éditeur, m’a dit qu’il avait dix ans quand il avait lu « Karabouilla » (tome 3 de la collection) et m’a demandé si je pouvais recréer une ambiance comme celle du premier album. Je lui ai dit que j’avais déjà une histoire terminée et qu’on pourrait y apporter quelques améliorations dans le sens qu’il désirait. On est ainsi retourné à l’album « Il est minuit Docteur Poche » avec toutefois un dessin plus précis. L’histoire d’Alice existait déjà et j’ai ajouté l’introduction avec Monsieur Bonhomme et cette ambiance, comme l’éditeur le voulait.
On peut reconnaître votre ancienne maison à la case 4 de la planche 5 (voir planche et photos ci-dessous) là où vous avez créé le Docteur Poche.
Marc Wasterlain : Oui, tout à fait. C’est un restaurant maintenant. J’ai d’ailleurs promis de réaliser un dessin représentant le Docteur Poche en train de manger, que les nouveaux propriétaires pourraient exposer dans le restaurant.
On y voit certains personnages comme Monsieur Bonhomme en première planche. Ensuite des personnages qui apparaissent dans « Karabouilla ». Et puis un peu plus loin, un petit clin d’œil à Peyo sous la forme d’une petite Schtroumpfette sur une étagère à jouets…
Marc Wasterlain : Et bien oui, j’ai travaillé pour Peyo, chez lui, à Uccle (commune de Bruxelles) mais pas très longtemps. Enfin, pour vous expliquer quel était mon premier travail : Peyo avait accepté une commande pour une marque de chocolat. En échange de bons qui étaient offerts à l’achat du chocolat, on obtenait des images à coller avec un petit texte en dessous. Elles étaient dessinées par Derib. Elles correspondaient à l’histoire de L’Apprenti Schtroumpf. Peyo m’a chargé du travail de mise en page afin que ces images qui devaient être soit réduites soit agrandies, puissent être adaptées au décor de la bande dessinée. J’ai donc dû travailler les décors, le découpage et le lettrage des phylactères qui n’existaient pas puisqu’il s’agissait de petites images avec juste un petit texte en dessous. Il m’indiquait tout. C’était lui le maître d’œuvre. Il m’a donc appris énormément.
Peyo, quand il me donnait des instructions de travail sous la forme d’esquisses, c’était déjà très précis y compris en ce qui concerne l’expression et la place qu’occupaient les personnages. Le mouvement qu’il fallait leur appliquer était indiqué. Même la place du phylactère était mentionnée et le texte était écrit sur une autre page. C’est un système que j’ai gardé.
Il m’a donné beaucoup de conseils. Parmi ceux-ci, un que j’ai bien retenu et qui m’aide encore actuellement est qu’on gagne beaucoup de temps à placer son personnage, à bien le situer avant de commencer à le gribouiller. On peut accomplir des études d’attitudes sur le côté si nécessaire. Si l’on recherche un mouvement précis. Par exemple, on ne sait jamais comment va se retrousser la manche d’après le geste du bras.
On imagine bien que Peyo devait être exigeant concernant le travail.
Marc Wasterlain : Ah ben oui. Il fallait que ça marche évidemment. On comprenait vite. On s’est engueulés plus d’une fois. Je me souviens que pour son dernier « Johan et Pirlouit » qu’il a dessiné lui-même, Le Sortilège de Maltrochu , le seul sur lequel j’ai travaillé et encore, c’était sur les dernières pages de l’album… François Walthéry donnait un petit coup de main pour les décors pour avancer. Peyo venait de se faire opérer et il était assez énervé car il ne pouvait plus fumer. Il regarde mes dessins et me critique à propos de mes personnages qui se battaient à l’épée. « -Allez, ce n’est pas ainsi qu’on fait. C’est un peu mou. Je vais vous montrer » me dit-il. Il prend un grand T et me donne une latte. « - En garde ! » Tac, tac, tac, nos instruments de dessin s’entrechoquent. Il me tape sur les doigts. Paf ! Je lui file à mon tour un coup et cela s’enchaîne sur une véritable bagarre. Soi-disant que c’était pour que je comprenne les rudiments de l’escrime. Son épouse entre dans la pièce alors qu’elle apportait le café. « - Mais qu’est-ce que vous faites ? » crie-t-elle apostrophée par la scène de pugilat. « - Pierre, arrête ! » crie-t-elle sur son époux. (Rire).
Mais Peyo avait raison. Il fallait jouer la scène pour qu’elle sonne juste.
Marc Wasterlain : Mais oui, c’est nécessaire, toujours. D’ailleurs nous le faisons tous, automatiquement. Cela aide énormément. Par exemple : Si tu dois dessiner un personnage qui est content, si tu souris toi-même, tu vas le réussir. Si tu le dessines alors que tu es déprimé, tu pourras le réussir mais uniquement si tu as acquis beaucoup de métier (Rires).
Il y avait une bonne entente entre les collaborateurs ?
Marc Wasterlain : Oui, l’ambiance était bonne. Nous n’étions que deux aussi. Donc ça allait bien. François Walthéry et moi. Nous étions dans une pièce, chacun près d’une fenêtre et Peyo était dans la pièce d’à côté où il s’occupait de son courrier, ses contrats, le téléphone, et aussi il préparait mes croquis très détaillés. François m’aidait quand cela n’allait pas pour les décors. Derib venait de partir pour dessiner son personnage Attila sur des scénarios de Rosy chez Spirou et ensuite Yakari chez Tintin. Gos était parti également.
Ensuite est venu Benn un moment. Un autre jeune dessinateur est venu et sa première question à Peyo fut de lui demander combien on touche de pension (la retraite en Belgique. NDLR.) quand on est dessinateur de BD. Peyo lui a demandé son âge. « - Et à vingt ans, vous pensez déjà à votre pension ! Dans notre métier, ce n’est pas comme cela que cela marche. Il faut savoir assurer les risques d’un indépendant. »
Nous étions payés comme indépendants. On ne gagnait pas des fortunes mais le travail était rémunéré. Par après, quand ils ont créé les studios IMPS, ils ont commencé à salarier ceux qu’ils considéraient comme indispensables. Cela a changé sauf pour une chose : il n’était pas question de réclamer le moindre droit d’auteur. C’était pour lui et la société. Et tant mieux ! Il a ainsi pu préserver un revenu pour ses enfants.
Ensuite, d’autres dessinateurs se sont présentés mais à l’époque, les dessins animés ont pris de l’ampleur et Peyo était de moins en moins présent. Il s’était transformé en « Monsieur Demesmaeker ». Il partait signer des contrats partout : en Allemagne, en Italie, en Amérique, au Japon, …
Et pourquoi avez-vous quitté l’atelier de Peyo ?
Marc Wasterlain : Eh bien, les Schtroumpfs, cela marchait très bien mais il fallait que Peyo s’en occupe. Mais comme il était très accaparé par ses contrats, un jour, il est venu nous prévenir qu’il ne pourrait nous fournir du matériel pendant tout un temps. On avait fini le dernier Benoît Brisefer. Il nous a alors dit que c’était le moment de nous placer. François avait déjà commencé Natacha avec un scénario de Gos.
Gos, lui, s’était disputé avec Peyo car il avait proposé le scénario du Cracoucass. Je pense que c’était cela. Mais Peyo considérait que c’était sa création. Son exemple et modèle à lui, c’était les studios Walt Disney. De très grands dessinateurs, bien connus du public, qui avaient créé des personnages importants comme Donald par exemple ou certains personnages secondaires, étaient bien rétribués mais ils n’avaient pas de droits d’auteur.
Hergé travaillait de la même manière…
Marc Wasterlain : Hergé travaillait ainsi aussi… Roger Leloup travaillera un moment dans le studio Peyo pour les mêmes raisons. C’était exactement la même situation. Hergé était de moins en moins présent en raison des contrats et d’autres obligations qui lui prenaient beaucoup de temps. Il y avait donc moins de travail pour ses collaborateurs. Roger Leloup avait donc eu le temps de concevoir son personnage Yoko Tsuno. Il le préparait depuis longtemps. Mais il avait l’habitude de travailler dans un studio avec l’assurance d’un salarié. Et tout à coup, il faut qu’il se lance. Il doit préparer des pages et pendant tout un temps, il ne sera pas payé. C’est ça dans notre métier. Même quand on vous dit que cela va être publié au prix convenu à la page (cela ne se fait plus maintenant) 500 €, 400 €, 300 €, 200 €, 100 € même parfois. Cela dépend. (Rires). On est payé quand le travail est remis ou à la parution. On peut rester des périodes sans gagner d’argent.
Et donc, Peyo était tout content et dit à Roger Leloup que justement, il a besoin de quelqu’un pour dessiner les Schtroumpfs car je m’étais cassé le bras et il venait de signer un contrat pour des gags. Et avec difficulté, Roger s’est mis à faire des gags mais on sentait bien que ce n’était vraiment pas son truc. C’était bien fait mais trop net (Rires). Lui ce qui lui convenait, c’était de dessiner des avions par exemple comme il l’avait fait dans Vol 714 Pour Sydney, pas des petits personnages tout en rondeur.
Et vous-même, vous avez travaillé pour le journal Tintin…
Marc Wasterlain : Oui, ça c’était avec Monsieur Bonhomme.
Vous avez rencontré Hergé à cette époque ?
Marc Wasterlain : Je l’ai juste croisé. Entre autres, lors d’un cocktail au cours duquel j’ai reçu un album à tirage spécial "50 Ans de travaux fort gais". Mais je me souviens qu’un jour, son bras droit, Jacques Martin, m’a dit : « - J’aime bien votre personnage parce qu’il est authentique (il parlait de Jeannette Pointu). Elle travaille. Elle a un boulot. Elle a des parents. Votre personnage est plus vrai que Tintin car lui, il vit des aventures mais on ne le voit jamais travailler, faire de reportage ou écrire un article. » Il s’est montré sympathique envers moi.
Vous avez déjà un autre projet en cours, un album en préparation ?
Marc Wasterlain : Oui mais laissez moi terminer le scénario d’abord. Et on m’a dit que je parlais trop, que j’en disais trop mais oui,… cela va se passer sur une île…mais je ne peux pas vous le raconter (Rires). Je travaille par petits chapitres de huit pages. J’ai pris cette habitude car j’ai beaucoup réalisé de courtes histoires de huit pages. C’est très fatigant car dès qu’on a terminé une histoire, il faut attaquer la suivante. Je devais préparer la suivante en même temps que je devais terminer la précédente. Je sais où je vais.
Donc, vous n’attendez pas d’avoir terminé un scénario complet pour entamer un album ?
Marc Wasterlain : Non, j’ai la ligne directrice. Il faut qu’il y ait une suite logique mais les détails viennent par après. Pour le dernier album, je savais que j’allais parler du dédoublement de la personnalité. Dans ce cas, Alice se crée un avatar. Ce qui est bien pratique pour elle car lorsqu’elle agit mal, la mauvaise, ce n’est pas elle-même, c’est l’autre.
D’ailleurs, l’histoire se termine bien mais en même temps…
,Marc Wasterlain : Oui, il y a un petit doute. Cela, j’aime bien.
Il pourrait y avoir une suite à cet album...
Marc Wasterlain : Ce n’est pas prévu en tous cas. L’histoire n’a pas été conçue pour qu’elle s’étale sur deux tomes.
L’histoire se termine par un cortège de musiciens et de personnes déguisées et ensuite il y a même un feu d’artifice. Cela fait penser au carnaval de Binche (reconnu comme chef-d’œuvre oral et immatériel de l’humanité par l’UNESCO) parce que vous y habitez….
Marc Wasterlain : Oui c’est bien cela. Vous avez raison concernant l’allusion. Je suis né à Erquelinnes mais j’habite à Binche depuis vingt-deux ans et j’ai donc mis cette petite connotation carnavalesque à la fin.
En parlant de scénario, vous en avez écrits deux pour Walthéry et sa série Natacha, deux pour Mitacq, La Patrouille des Castors et un pour Piroton, Jess Long. Par contre, on ne vous a jamais écrit de scénario…
Marc Wasterlain : Raoul Cauvin a essayé. Le titre était Vaut mieux motard que jamais mais cela n’a pas fonctionné car je pensais que dans sa manière de faire, tout n’était pas logique. Peut-être que j’avais tort, mais je me suis dit que je ne continuerais pas comme ça. Pour moi, s’il y a au moins un petit plaisir, c’est celui de raconter des histoires. Accomplir uniquement le dessin ne m’enchantait pas. Ceci dit, Raoul Cauvin était un immense scénariste. Il remplissait le Journal de Spirou à lui tout seul avec ses séries. Maintenant qu’il est parti, ses séries sont arrêtées. Les dessinateurs estiment que, sans Cauvin, cela n’aura plus le même succès. Et puis, chez Spirou, cela a changé. Ils ne veulent plus que des jeunes.
Lambil continue...
Marc Wasterlain : Oui, c’est le seul. Il continue avec un autre scénariste.
Vous avez de grandes qualités scénaristiques. Vous qualifiez-vous avant tout comme un raconteur d’histoires ?
Marc Wasterlain : Jean-Claude de la Royère qui était au C.B.B.D. (Centre Belge de la Bande Dessinée) devait créer des événements comme des expositions par exemple. Il m’en a consacré une. Il cherchait un titre à cette exposition et il l’a appelée « Wasterlain Raconteur d’Histoires ». Donc, vous voyez, je pense qu’on peut le dire effectivement.
C’est aussi pour cette raison que Thierry Culliford (le fils de Peyo) m’a demandé à la sortie de la messe des funérailles de son papa (décembre 1992) si je voulais bien écrire des histoires de Schtroumpfs pour un magazine allemand. Un contrat venait d’être signé. Il m’a dit : « - Toi qui connais bien la manière de fonctionner des Schtroumpfs, qui connais bien les personnages et la façon de papa de concevoir leurs histoires, tu pourrais écrire des courts récits. Ecris-nous des scénarios. » Et c’est ainsi que j’ai réalisé 300 pages de scénario pour les Schtroumpfs qui ont été animés par des dessinateurs aux studios IMPS. Je me souviens que je me levais parfois en pleine nuit pour écrire ces scénarios. Je fournissais trois pages pour chaque planche (une page de croquis, une page d’indications de couleurs et une page de phylactères).
Les couleurs sont importantes. Elles ont leur fonction pour l’histoire aussi…
Marc Wasterlain : Oui. C’est mon épouse et moi qui les avons réalisées. Je lui donne des indications sur des photocopies pour qu’elle sache ce que j’attends. Je le fais aussi pour moi afin d’avoir une vue d’ensemble. Si jamais cela ne convient pas, on recommence tout facilement. Elle travaille sur une tablette. C’est elle qui a voulu réaliser cette tâche. On peut tout effacer et recommencer mais il faut tout de même de la patience. Les couleurs sont claires. C’est important. La plupart des BD actuelles des jeunes dessinateurs, c’est une mode, tout est sombre. Tout semble se passer la nuit. Je désire des couleurs plus claires, plus engageantes à lire. Même pour les séquences qui se passent la nuit, mes couleurs sont moins éclatantes comme le rouge du manteau du Docteur Poche mais elles restent vives malgré tout.
Vous utilisez des nouvelles technologies pour réaliser vos planches ? Ne fût-ce que pour le lettrage par exemple ?
Marc Wasterlain : C’est Vittorio qui s’occupe de scanner les planches. Moi, je ne suis pas équipé. Mais c’est vrai qu’au niveau du lettrage, j’y ai déjà pensé pour le traçage des lignes dans les phylactères par exemple. Il y a même des dessinateurs qui enregistrent lettre par lettre leur écriture afin de les retaper par la suite. Mais cela ne me convient pas parce que cela devient trop uniforme. Une voix doit vivre. Regardez par exemple ici le personnage a une voix tremblante et il crie. La calligraphie ne peut donc pas être uniforme tout le temps. Et puis, quand on voit le temps que cela prend de mettre au point chaque phylactère avec sa calligraphie propre par l’informatique, autant le réaliser à la main. On a tout aussi vite fait. (Rires)
Et donc, vous alliez dire à propos de vos projets…
Marc Wasterlain : Ah oui, j’écris des nouvelles de Jeannette Pointu. Cela s’appelle « Jeannette Pointu, Souvenirs de Reportage ». Ce sont trois ou quatre pages de textes maximum avec quelques illustrations qui situent le lieu ou mettent un peu d’action. Certaines nouvelles ne font que deux ou trois pages. Les sujets, je les trouve dans les « Science & Vie », des documentaires télévisés ou de l’actualité. Je l’envoie même en Ukraine. Ces textes illustrés paraissent dans notre revue « Quatrième de Couv’ ». Je pourrais en faire un livre dans un format à l’italienne.
Et j’ai d’autres idées. J’ai d’ailleurs planqué quelques « Science & Vie » qui me donnent des idées inspirantes…
Monsieur Wasterlain, un tout grand merci d’avoir accordé cette interview à ActuaBD.
Marc Wasterlain : Mais c’est moi qui vous remercie de vous intéresser à moi. Vous pouvez revenir me voir quand vous voulez.
Par David SPORCQ
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
Les photos et les propos recueillis sont de David Sporcq.
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