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25 septembre 2024
1898. La Bouche, un des dirigeants de l’organisation criminelle la Pieuvre, fait enlever Fannie, une renoueuse. Une personne possédant ce talent a la possibilité de pénétrer l’esprit de quelqu’un afin de l’aider à guérir d’une maladie mentale ou de tout autre traumatisme, mais peut aussi en prendre le contrôle. Il se trouve que Zélie, la fille de la Bouche, est dans un état végétatif, mutique, le regard vide, sans aucune réaction depuis que la Bête l’a enlevée. Un état que la Bouche ne peut tolérer. Sa fille, d’une intelligence remarquable, est incontournable dans la gestion de ses affaires et ses partenaires perdraient confiance sans ses analyses géopolitiques et géoéconomiques.
Le destin de Fannie la Renoueuse
Fannie échoue à sortir Zélie de son état, mais parvient, grâce à son pouvoir, à en prendre le contrôle et à parler à sa place. La Bouche séquestre Fannie qui n’a d’autre choix que de se soumettre, afin de s’assurer qu’il n’arrive rien à son frère, Chien-Fou, un dur à cuir partit à sa recherche. Le talent de ce dernier rend sa peau impénétrable.
Dans le même temps, la Bête piste Zélie dans l’espoir de l’enlever à nouveau. Quant à Pluton, l’homme de main et tueur infatigable de la Bouche, il renonce à tuer Chien-Fou alors qu’il en avait reçu l’ordre. Les bas-fonds de Paris sont en ébullition. Une guerre entre gangs de criminels parisiens se prépare. Bienvenue dans les Contes de la Pieuvre !
Les Contes, la comédie humaine de Gess
Les Contes de la Pieuvre sont peuplés de personnages plus ou moins secondaires. Le talent de Gess, et il ne s’agit là que de notre avis personnel, est de parvenir à caractériser avec force, tant graphiquement que scénaristiquement, ses protagonistes, qu’ils apparaissent le temps d’une planche ou d’un album. En cela, il nous évoque l’admirable travail de Will Eisner sur sa trilogie new-yorkaise.
Dès qu’ils apparaissent, les héros de papier crèvent les cases. Ils ont aussitôt leur vie propre, comme détachés de leur créateur. Une force d’évocation qui heurte l’imaginaire du lecteur ou de la lectrice. Avec Fannie, Mama-Brûleur, Pluton, la Bouche, Zélie, Gustave Babel, Émile Farges, la Bête, Chien-Fou, Célestin, et beaucoup d’autres, s’incarne le Paris populaire d’avant les travaux du Baron Hausmann sous le crayon du dessinateur.
Si bien qu’album après album, Gess bâtît une véritable comédie humaine. Une vaste fresque qui fait surgir des mondes sociaux, des destins saisissants et des héros dont l’auteur explore la psychologie. Ces derniers gravitent tous autour de cette fameuse auberge, celle de la Pieuvre, organisation criminelle parisienne. Avec ce quatrième opus, Gess pose donc une nouvelle pierre dans le jardin de sa comédie humaine, tandis que plusieurs autres tomes à venir devraient permettre d’approfondir l’univers.
Un graphisme mignolien
Quand nous avons rencontré Gess pour la sortie du premier tome des Contes de la Pieuvre, nous lui avions demandé à quel point Mike Mignola avait été une influence graphique pour sa nouvelle œuvre, comme pour La Brigade Chimérique. À notre grande surprise, s’il reconnaissait avoir lorgné sur le graphisme du maître américain lors de ses recherches préparatoires à l’univers de la brigade, il affirme néanmoins s’en être détaché très vite. S’il est incontestable que l’auteur français a son propre univers graphique, la parenté nous semble néanmoins évidente, pour ne pas dire forte.
La force du trait de Gess est d’incarner une époque et un univers. Avec les couleurs choisies et les teintes du papier, tout concourt à donner l’aspect d’un monde ancien, à faire émerger un univers graphique qui ne saurait être adapté à notre univers contemporain.
Quand il s’agissait de dessiner les premières pages de La Brigade Chimérique : Ultime Renaissance, avant de laisser la main à Stéphane de Caneva, il semble que Gess conservait ce style graphique si caractéristique. Dans un premier temps, nous étions déçus par l’absence finale de l’auteur tant nous admirons son travail. Puis, a posteriori, nous nous sommes fait remarquer que ce style délicieusement désuet ne conviendrait peut-être pas.
Pour ce qui est de ce nouvel album, l’objet, les teintes des pages, les couleurs, les paysages et les dialogues permettent au lecteur de s’immerger dans un tunnel de lecture. Faisant fit des normes de la bande dessinée franco-belge, Gess structure ses planches, ses chapitres, son album et sa pagination selon ce qu’il juge le plus utile à l’expression de l’intrigue. Nous avons été très agréablement surpris par les nombreuses et splendides pleines pages qui séparent les chapitres. Enfin, nous demeurons toujours marqué par les expressions du visage de ses protagonistes, notamment leurs yeux. Ces regards sombres, merveilleux et inquiétants, tout à la fois.
Les Contes de la Pieuvre : le manifeste des surhumains
Gess n’a jamais apprécié que les personnages ayant un talent dans ses Contes de la Pieuvre soient considérés comme des super-héros par des critiques ou des lecteurs/lectrices. Il s’agit davantage de surhumains, ces humains extraordinaires qui ont existé dans la littérature franco-britannique et précédé les super-héros américains. Dans ce nouvel opus, Gess confirme l’ancrage de son univers dans les univers des surhumains, mais aussi la tradition merveilleuse européenne.
Nous ne pouvons pas apporter trop de précisions sur les raisons de cet ancrage, sans dévoiler des points essentiels de ce nouveau récit qui ne s’est jamais autant attardé sur les détails de cet univers alternatif. On précisera cependant que les dieux de la mythologie grecque, la notion de demi-dieu et ses enfers existent, de même que la magie païenne ou le « dogme » des anges. Des faits qui ouvrent des possibilités scénaristiques tentaculaires, bien qu’il ne soit absolument pas évident qu’ils soient réemployés dans les récits à venir.
Cet amalgame des croyances européennes, voire occidentales ou mondiales, est une pratique scénaristique désormais plus qu’éprouvée dans la bande dessinée, notamment par DC Comics et Marvel, ou encore La ligue des Gentlemen extraordinaires d’Alan Moore et Kevin O’Neill pour ne citer qu’eux. Un choix scénaristique qui fut aussi celui de La Brigade Chimérique de Serge Lehman, Fabrice Colin, Céline Bessonneau et un certain...Gess ! Incontestablement, l’auteur doit beaucoup au travail réalisé sur cette série, tant scénaristiquement que graphiquement. Il s’agit du point de départ d’une œuvre personnelle maîtrisée dans tous ses aspects.
Le 4ème tome des Contes de la Pieuvre démontre une nouvelle fois le talent remarquable de Gess. Dessin, scénario, dialogues, couleurs, mise en page, tout est parfaitement maîtrisé. Alors que les précédents récits étaient plus ou moins indépendants, ce nouvel opus crée un entrelacs scénaristique fondé sur les albums précédents. Celui-ci fait avancer cet univers complexe en révélant le passé de plusieurs talents. Ce qui est brillant avec Les Contes de la Pieuvre, c’est qu’au-delà de la dimension surhumaine et du merveilleux omniprésent, ces bandes dessinées racontent avant tout des destins humains à travers l’exploration de leur psychologie. Une véritable fresque sociale et économique de la France de la fin du XIXème siècle. Gess construit une œuvre appelée à marquer de son empreinte la bande dessinée contemporaine.
Par Romain GARNIER
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