Au moment où les Schtroumpfs reviennent sur les écrans de cinéma avec une nouvelle production à gros budget, revenons aux sources de ce phénomène.
En 1958, Peyo (pseudonyme de Pierre Culliford) a 30 ans, est un jeune dessinateur prolifique et talentueux qui travaille beaucoup pour le Journal de Spirou. Il y publie des histoires humoristico-moyenageuses dont les héros sont Johan et son compagnon Pirlouit.
Au bas de la vingtième page de leur neuvième aventure, intitulée La Flûte à six trous, apparaissent de minuscules lutins à la peau bleue, en pantalon et bonnet blanc surnommés les Schtroumpfs. Ceux-ci rencontrent rapidement un tel succès auprès des lecteurs qu’ils deviendront les héros à part entière de nouvelles histoires courtes : Les Schtroumpfs noirs, Le Schtroumpf volant, le voleur de Schtroumpfs, Schtroumpfonie en ut. Après ces galops d’essai très concluants, Peyo se lance alors, en 1964, dans une grande aventure de quarante planches : Le Schtroumpfissime !
Dans le paisible village des Schtroumpfs (constitué de maisons en forme de champignons), leur chef, le Grand Schtroumpf -qui a 542 ans - est à court d’euphorbe pour confectionner l’une de ses recettes magiques. Il décide d’aller en chercher en pleine nature et laisse son petit peuple seul. En son absence, le Schtroumpf à lunettes estime que c’est à lui de commander, mais un autre Schtroumpf considère que c’est à lui !
Commence alors une lutte pour le pouvoir qui se résoud par l’idée d’employer « le suffrage universchtroumpf », autrement dit le vote, pilier d’une véritable démocratie. L’ambitieux Schtroumpf comprend très vite comment faire pour qu’on vote pour lui : « il suffit de leur faire des promesses ! ».
Ainsi, à force de démagogie, il arrive à se faire élire à la quasi unanimité. Et, très rapidement, l’appétit de pouvoir l’amène à se faire appeler le Schtroumpfissime, à s’habiller comme un empereur avec un costume jaune orangé, à se faire construire un splendide palais et à emprisonner ceux qui commencent à se révolter contre celui qui devient un petit tyran.
S’ensuit une véritable guerre civile où deux camps s’affrontent : les fidèles et les insoumis. Heureusement, à la minute où un véritable massacre va se déclencher, le grand Schtroumpf revient et tout rentre dans l’ordre !
Cette BD pleine d’humour est une formidable réflexion sur le pouvoir et ses dangers, sur les mirages de la démagogie, sur les dérives d’une démocratie qui peut très vite virer à la dictature.
Un enfant peut l’apprécier et la comprendre dès qu’il apprend à lire. Mais elle est aussi instructive que des ouvrages savants de philosophie sur le pouvoir tels que ceux de Machiavel, Montesquieu, Jean-Jacques Rousseau, Max Weber , etc. On devrait d’ailleurs conseiller à tous les étudiants qui sont dans les Instituts d’études politiques de la lire !
Malheureusement, à sa lecture, on ne peut s’empêcher de faire le lien avec ce qui se passe dans un certain nombre de régions du monde où le pouvoir a été confisqué petit à petit, ou brutalement, par des hommes politiques devenus des autocrates. Et, bien évidemment, on pense à un pays qui est encore la plus grande démocratie du monde (mais pour combien de temps ?), où un président a été élu en toute légalité, mais où deux camps politiques (républicains contre démocrates) s’affrontent haineusement et sont au bord de la guerre civile, où la démagogie et les dérives autoritaires du président sont en train de mener à une forme de tyrannie qui n’ose pas dire son nom.
Et, dans un sursaut d’humour désespéré, on peut surnommer le responsable de cette dangereuse dérive (à la peau du visage jaune/orangé) : le Trumpissime ! (voir le dessin de Mathieu Sapin)
Dans le même ordre d’idée, on pourrait citer d’autres séries de bandes dessinées tout public où sont abordés des thèmes politiques similaires. Par exemple, Astérix dans « Le Combat des chefs » et « Le Grand fossé », Tintin dans « Tintin et les Picaros », Spirou et Fantasio dans « L’Ombre du Z » et « QRN sur Bretzelbug », les aventures de Pepito, etc. Vous avez d’autres suggestions ?
Pour conclure, donnons une mention spéciale à l’œuvre complète de Quino, avec sa jeune héroïne Mafalda dont le regard sur le monde a une consonance politique implicite mais indéniable.
Par Benoit MARCHON
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© Dupuis / IMPS
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