Favori de la rédaction
4 novembre 2025
Je me souviens être entré, il y a vingt ans, dans une librairie juive religieuse de Belleville (elle n’existe plus). Sur leur table, des volumes mordorés de textes sacrés, des Haggadah pour les enfants, des menorah… Je demandai au vendeur, par curiosité, s’ils avaient Le Chat du Rabbin de Joann Sfar. Le vendeur me répondit, l’air révulsé, les yeux tentant de percer mes intentions comme des vrilles : « Certainement pas ! » C’est que le dessinateur niçois, pour des religieux stricts, déjà, sentait le soufre… Et cet album ne risque pas de lui redonner une respectabilité : à la planche 2, on peut y lire, prononcé par le chat consacré : « La religion, c’est l’école de l’obéissance, pas du savoir ! » Décidément, ce chat n’est pas sortable.
Dans Valérian & Laureline : Brooklyn Station – Terminus Cosmos (Dargaud, 1998), le rabbin Schlomo Meilshem, l’un des meilleurs spécialistes universels de la kabbale, est complimenté par Monsieur Albert sur la façon dont il a promené quelques businessmen qui essayaient de comprendre les événements étranges qui leur arrivaient. L’ « oracle » répondit modestement : « - Oh, ces pauvres technocrates matérialistes n’ont bien sûr rien compris. Comment pourraient-ils savoir que la lecture des grands textes du Zohar ou du Baal-Shem n’est que l’apprentissage de la joie divine et n’a rien à voir avec je ne sais quelle sorcellerie de bazar ? »
Cet album de Sfar, c’est ça : « l’apprentissage de la joie divine ». On y apprend des choses qui ne servent à rien, mais qui renseignent : la configuration d’une page de la Torah, la Bible des juifs : un carré avec le texte sacré et, tout autour, les commentaires. D’abord, un commentaire littéral, explicatif. Il faut dire que le texte est en hébreu ancien, truffé de mots araméens, d’autres dont l’usage est tellement ancien que l’on n’y comprend plus rien. Puis viennent les commentaires : les premiers rabbins, puis les suivants dont celui de Rachi, écrit vers l’an mil, qui va vraiment codifier le texte sacré.
Virevoltant avec sa verve habituelle, le chat passe des élèves du rabbin au rabbin lui-même, au maître du rabbin toujours aussi interloqué de voir un chat parler, à ces dames du hammam dont les conversations fusent en rires, revenant au texte comme dans un pilpoul, ce débat sans fin qui rappelle que, dans la tradition hassidique, la torah orale est aussi importante que la torah écrite… Dans cet album, Sfar raconte le mythe d’Adam & Eve, le serpent, la pomme, la femme tentatrice convaincue par le démon, l’expulsion du Paradis, la découverte de la honte d’être nus,… tous ces récits qui nous ont été ressassés depuis des siècles en chaire ou au catéchisme, et il les interroge : le serpent est-il vraiment un serpent ? Pourquoi Dieu est-il courroucé que l’homme ait accès à la connaissance ? Il leur applique en fait l’interrogation platonicienne, sa propédeutique philosophique.
Et vous savez quoi ? Loin d’être harassant, cet album surprend, informe, amuse, relativise la religion, toute religion, et rappelle que leur fréquentation n’est que l’apprentissage de la joie divine. Il invite à ne prendre aucune religion au sérieux et encore moins à s’entretuer pour elles. Vivement une traduction en hébreu et en arabe !
Par Didier PASAMONIK
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Le Chat du Rabbin T. 13 : L’Arbre de la connaissance – Par Joann Sfar – Editions Dargaud