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27 août 2024
La querelle des arbres se situe dans cette veine. Cochinchine, moiteur tropicale, fièvres et maladies de toutes sortes : voilà où débarque Settimo Orsù, un colosse corse, rendu quasi mutique par le traumatisme de la guerre de 14-18. Son métier de bûcheron lui a valu d’être engagé par une de ces plantations d’hévéas qui font la richesse de leurs propriétaires et de la firme Michelin. Contremaître, il devra former et encadrer les coolies pour une patronne aussi fantasque que maternaliste envers ses quasi-serfs. L’autorité policière compte également sur Orsù pour surveiller l’agitation nationaliste qui monte dans la population autochtone.
Défile alors la galerie de ces colons qui se voient en bienfaiteurs : « Nous qui faisons vivre ce pays ! Qui tentons de le redresser à grand renfort d’écoles, d’hôpitaux… » (p. 99). Sourds aux souffrances de la population, dénués du moindre respect pour leur civilisation millénaire, ces bénéficiaires de la situation, grands ou petits, s’acharnent à célébrer l’empire républicain. Parmi ses nombreux méfaits, ce dernier a même exporté ses truands, répugnants de bêtise et de brutalité, pratiquant le vol, l’extorsion, la délation et le pillage d’antiquités.
Le mécontentement engendré par la surexploitation de la main-d’œuvre est aggravé pas la volonté d’abattre les grands arbres qui gênent la circulation au milieu de la ville. Or, ces banians et autres feuillus sont le siège des esprits, avec lesquels le jeune Chân Ly parvient à communiquer. L’affrontement avec les forces cachées de la nature se révèle lui aussi d’une grande violence. Ce deuxième thème est abordé dans un esprit très proche de celui des Soulèvements de la Terre. Le dessin de Farace, rehaussé par un jeu restreint de couleurs, use d’un trait appuyé, évoquant parfois la gravure. Il illustre à merveille la prolifération luxuriante des végétaux, tout en torsions et en nœuds, surmontés d’embranchements sans fin et des feuillages impénétrables.
Les 222 pages sont lues avec aisance grâce à la grande fluidité de la narration, qui met en exergue le temps qui passe sans utiliser la moindre indication temporelle. Défaut minime, l’usage d’un langage parlé, assez convenu, par certains personnages s’avère artificiel. Quelques répliques sont données en langue vietnamienne, mais le plus souvent sans leurs signes diacritiques. Le rôle des « éduqués », ces natifs qui ont eu le privilège de pouvoir faire des études et sont capables de citer Étienne de La Boétie, est abordé avec finesse, jusque dans ses formes les plus contradictoires. Bien sûr, il ne s’agit pas d’un récit purement historique (on y évoque une fuite vers la frontière chinoise, bien éloignée de l’embouchure du Mékong, pour rejoindre les communistes, peu implantés au Yunnan et au Guangxi dans les années 1920). En fait, cette parabole décoloniale et environnementaliste parle fort bien de notre époque.
Par Marcelin SWITCH
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