Très bon
20 février 2025
À New Orleans, quelque part au cœur du 17e siècle, une vielle femme est confrontée à la mort. Elle est là, littéralement, sous une forme squelettique. La vieille Anne Bony le sait, il ne lui reste plus longtemps à vivre. Tenancière d’un bordel, cette maquerelle tenait jusqu’à là son business d’une main de fer. Face à son inévitable et proche mort, elle décide de laisser sa place à la tête de la maison-close à sa prostituée favorite, Appolline. Mais avant cela, elle lui demande de bien vouloir l’écouter et de prendre note des mémoires de ce qui fut sa précédente vie. Puisque, oui, la vieille femme n’a pas toujours été proxénète.
Anne Bony raconte donc à Apolline son enfance en Irlande, née d’une union illégitime. Quand la femme du père de la petite Anne s’en rend compte, elle le chasse. Il part alors en quête d’une nouvelle vie sur “le nouveau continent”, avec sa fille et son amante. Pour ce voyage vers l’Amérique, elle est contrainte de se travestir pour travailler avec l’équipage.
En grandissant, Anne Bony fait preuve d’un caractère bien trempé, et dans sa quête de liberté (après une première union puis une idylle avec l’homme de sa vie) devient une des rares femmes-pirates. La dernière nuit d’Anne Bony c’est l’histoire d’une femme dans un milieu d’hommes, que rien n’empêche d’arriver à ses fins. Un personnage fort et entier, gardant toutefois une part de tendresse. On s’y attache facilement.
Au fil de son récit, la vieille dame ne manque pas de donner des conseils et leçons de vie à celle qui prendra sa suite dans la gestion de la maison-close.
Une revisite à l’honneur de la pirate
Oui, Anne Bonny a réellement existé et si on ne sait au final que peu de choses à son sujet, de nombreuses rumeurs et légendes courent à son propos. Femme travaillant dans un milieu d’hommes, à l’instar de Mary Read, autre pirate connue et amie proche. Outre les rares documents officiels et les quelques témoignages, pour la plupart en provenance d’autres pirates, la source la plus connue reste les écrits du commerçant et écrivain Daniel Defoe, l’auteur bien connu de Robinson Crusoé, publiés sous le pseudonyme de Capitaine Charles Johnson. Il aurait assisté au procès de la plus connue des flibustières, sans qu’on sache trop comment elle a fini sa vie.
La vieille dame corrige dans ses mémoires les nombreuses anecdotes que Defoe raconte à son sujet, fustigeant une vision qu’elle juge fausse, à la limite du vulgaire.
Ce plaidoyer pro domo d’Anne Bonny est un angle vraiment intéressant qui met à l’honneur une véritable figure féminine complexe et à la hauteur de son époque. L’autre angle pertinent est le fait que l’autrice ait pris la liberté d’imaginer une Bonny âgée, après qu’elle ait renoncé à la piraterie. Le fait qu’elle verse dans le business de la prostitution peut sembler être un choix osé, mais ça concorde avec la figure d’une Anne Bonny à la tête d’un nouveau navire croisant à l’abordage de l’ordre établi. Un recul qui apporte une nouvelle facette du personnage.
Cette aventure à plusieurs voix, entrecoupée par une discussion entre une historien et une historienne de l’époque moderne, est aussi celle de son amant, le capitaine Jack Rackham et de Mary Read, pirates émérites. Elle nous fait passer par tout un tas d’émotions, entre moments de complicité, de légèreté et d’adrénaline au rythme des abordages. On s’y croirait !
Femme de radio, la scénariste Claire Richard abâti son récit sur un podcast audio qu’elle avait produit pour Arte Radio. Elle obtint le prix fiction radio Télérama, le grand prix de l’écriture radiophonique de la GDL ou encore prix Europa.
Écrivaine, on lui doit notamment les récits Les Chemins de désir (2019) et Des Mains heureuses (2023) aux éditions du Seuil. La dernière nuit d’Anne Bonny est sa première bande dessinée.
Vivant à Madrid, sa ville natale, l’espagnol Alvi (Alvaro Ramirez) a étudié les beaux arts. Ses passions pour le cinéma et les comics l’ont amené à l’industrie de l’animation où il a travaillé en tant que directeur artistique et artiste de développement visuel pendant plus de dix ans. Il a notamment travaillé pour les studios Paramount, Axis ou encore Cartoon Saloon. Tout comme l’autrice, La Dernière Nuit d’Anne Bonny est sa toute première BD, plutôt réussie.
Par Rémi BARNAULT
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La Dernière Nuit d’Anne Aubry, par Claire Richard et Alvi - Editions Le Lombard - 22,95 €.