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8 octobre 2024
En 2021, Sur un air de fado (Dargaud) commençait par une scène pittoresque : le président António de Oliveira Salazar y mourait en tombant d’une chaise de jardin.
Nous suivions ensuite la vie quotidienne d’un médecin, séducteur désabusé, qui faisait des extras dans la police politique. Des souvenirs lui reviennent à l’esprit, à commencer par son mariage avec une militante communiste clandestine, puis leur séparation. Le charme de l’album tenait pour une bonne part aux décors et à l’ambiance : passaient Fernando Pessoa (déjà), Tabucchi, le fado, les cagoles, le bacalhau à Brás, la Mer de Paille, la Praça do Comércio, etc. Une délicieuse évocation de Lisbonne, avec en prime une description de la dictature et des compromissions qu’elle engendre.
L’intranquille Monsieur Pessoa, récemment paru, poursuit dans cette veine, remontant le fil de l’histoire jusqu’aux débuts du régime salazariste. Le moment choisi est celui des dernières semaines de l’écrivain Fernando Pessoa, alors largement méconnu. Nous suivons la piste d’un jeune reporter, pantalons golf et mèche rebelle, qui est chargé de préparer la nécrologie du poète. L’apprenti-journaliste mettra un point final au portrait funéraire à l’heure même de la mort de son sujet.
Ce dispositif narratif permet de découvrir par touches successives non seulement la biographie mais aussi la substance littéraire qui fit ultérieurement la gloire de Pessoa. Outre sa fragilité sentimentale et son penchant pour une certaine poésie de vie quotidienne, on retrouve cette marque de fabrique que sont ces fameux doubles dont il se dota. Ce ne sont pas de simples pseudonymes, mais des personnages complets avec leur propre biographie et leur style distinct. Il les nomma « hétéronymes », et le terme est resté. On demande encore s’ils furent le produit d’une dissociation traumatique ou d’un simple « transformisme littéraire », comme le dit un personnage, ex-compagnon de revue littéraire devenu directeur du Secrétariat à la propagande nationale.
Mettre en image la littérature, par-delà la banale biographie d’un auteur, n’est pas chose facile. Barral y parvient avec habileté en incarnant cette série de doubles imaginaires de l’écrivain avec beaucoup d’efficacité : il imagine leur révolte vengeresse à l’approche de la mort de leur créateur.
La reconstitution du Lisbonne de l’Entre-Deux-Guerres est très réussie, avec ses trottoirs de calcaire blanc zébrés de noir ou son ascenseur urbain de style néogothique métallique, dont tous les détails nous sont présentés au long d’une course-poursuite mémorable avec les fameux hétéronymes.
On notera également cette page de neuf portraits présentant Pessoa à tous les âges de la vie. Les couleurs magnifient la lumière des bords du Tage, mais ne devraient pas empêcher de remarquer que le dessinateur a opté pour un trait hardi, auquel de forts agrandissements peuvent rendre justice.
Par Marcelin SWITCH
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