L’Éthique animale, parlons-en ! - Par Ani-Eshi Project - Éd. Evalou

Par Romain GARNIER Favori de la rédaction 17 juillet 2025 
« L’animal est l’oublié de la philosophie » affirmait Élisabeth de Fontenay, philosophe et essayiste française, dans son ouvrage Le Silence des bêtes, publié en 1998. S’il est vrai que le sujet a longtemps été traité de façon marginale, il n’en reste pas moins que les évolutions sociétales récentes ont conduit à la multiplication des réflexions philosophiques sur la condition animale. Avec L’Éthique animale, parlons-en !, signé Ani-Eshi Project, il s’agit d’explorer toutes les questions posées par le spécisme (croyance dans le fait que l’être humain est supérieur aux animaux) et les concepts anti-spécistes afin de les traiter avec la rigueur du raisonnement philosophique. Édité aux éditions Evalou, ce manga est un petit bijou de pédagogie et de démonstration d’un raisonnement implacable.

Comment traiter d’un sujet aussi complexe que l’éthique animale, une discipline qui vise à confronter ce que nous tenions pour acquis, tout en parvenant à prendre conscience de nos préjugés et idées reçues ? Afin d’y parvenir, Ani-Eshi Project met en scène un cours dialogué entre Annie, professeur de philosophie, et Luc et Marisol, ses jeunes assistants et élèves.

Luc a une alimentation carnée et des convictions spécistes, tandis que Marisol a une alimentation végane et défend des positions anti-spécistes. La confrontation rhétorique entre les deux assistants permet à Annie de déconstruire les arguments de chacun, non pas en adjoignant un jugement moral, mais en soulignant l’inopérance du raisonnement spéciste.

Organisé en cinq chapitres et quatre billets, ces derniers se concentrant sur un point de pensée en particulier, le manga mène une réflexion structurée en se fondant sur des outils conceptuels comme le statut moral, le spécisme ou le relativisme culturel.

L'Éthique animale, parlons-en ! - Par Ani-Eshi Project - Éd. Evalou
© Ani-Eshi Project / Éd. Evalou (2025)

Avant d’en arriver à mobiliser ces notions, le chapitre introductif veille à définir l’éthique, la morale, valeurs et principes, mais aussi à établir clairement ce qu’est un argument recevable d’un point de vue du raisonnement. À savoir un argument fondée sur un point de vue impartial, cohérent et appuyé sur des faits avérés tout en opérant une distinction entre faits et valeurs.

Pour chaque élément, la professeure Annie use toujours d’exemples concrets, fondés sur des connaissances que l’on peut estimer communes à la société, ou à travers des événements de la vie de tous les jours. Ce qui rend chaque sujet abordé extrêmement limpide et accessible à tout lecteur ou toute lectrice qui souhaiterait s’y aventurer.

© Ani-Eshi Project / Éd. Evalou (2025)

Annie aborde ensuite la question du contexte historique dans lequel s’inscrit un combat, jugé parfois radical, mais dont la perception peut évoluer avec le temps. C’est ainsi que peuvent être aujourd’hui traitées les revendications sur le bien-être animal, le véganisme ou l’écologie. On en veut pour preuve l’existence de mots « tue-l’esprit » comme écoterrorisme, une terminologie née dans les industries qui souhaitaient décrédibiliser auprès du grand public les combats menés par les écologistes.

Dans le manga, Annie évoque alors le personnage de Mary Wollstonecraft qui était une philosophe sociale du XVIIIe siècle, pionnière du mouvement féministe, contemporaine d’Olympe de Gouges et autrice d’ouvrages comme Défense des droits de la femme (A Vindication of the Rights of Woman en anglais). À son époque, nombreuses sont les personnages à juger les revendications de Mary Wollstonecraft absurdes. L’époque est à une misogynie structurelle où le patriarcat dominait les esprits. Ses revendications sont donc jugées radicales.

© Ani-Eshi Project / Éd. Evalou (2025)

Un philosophe de son temps tente même de ridiculiser ses écrits en publiant une parodie intitulée A Vindication of the Rights of Brutes. Son argumentaire affirme que reconnaître les droits des femmes reviendrait à reconnaître ceux des animaux, ce qui serait impossible pour lui. Par conséquent, les droits des femmes ne sauraient être reconnus.

Pourtant, sans le vouloir, ce philosophe met le doigt sur une chose essentielle : à savoir que les structures de domination et de discrimination reposent sur une logique identique. Ainsi, la féministe et révolutionnaire française Olympe de Gouges, autrice de La Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, écrit des pièces de théâtre et essais dans lesquels elle dénonce l’esclavage, le racisme et la misogynie qui sont fondés sur des logiques identiques : l’existence d’un être jugé supérieur et l’existence d’un être jugé inférieur.

Cette hiérarchie justifie alors la violence, l’absence d’empathie, la domination et la réification de l’autre (fait de le considérer comme un objet). Par conséquent, racisme, misogynie, homophobie ou spécisme relèvent d’une même situation qu’il convient de dénoncer, ne serais-ce que par souci de cohérence intellectuelle. Le personnage de Luc s’oppose alors à ce constat en affirmant que le spécisme ne concerne que les animaux et qu’il y a une différence à effectuer avec les humains. Un argumentaire qu’Annie déconstruit et invalide quelques pages plus loin par une démonstration implacable d’un point de vue logique.

« Le problème n’est pas celui de la capacité de raisonnement du chien et du cheval ni celle de la parole ; mais celui de la capacité à ressentir la douleur. » Jeremy Bentham (1748-1832), philosophe, jurisconsulte et réformateur anglais.

© Ani-Eshi Project / Éd. Evalou (2025)

Dans d’autres chapitres, Annie aborde la question du statut moral, c’est-à-dire le fait d’être digne de considérations éthiques, ainsi que le sujet de la hiérarchie des statuts moraux. En d’autres termes, doit-on considérer les intérêts des animaux à travers le prisme de nos intérêts ou les considérer dans leurs intérêts propres (antispécisme).

Ce cadre de réflexion permet à Annie de questionner les traditions culturelles, souvent revendiquées afin de justifier la perpétuation de violences extrêmes à l’encontre des animaux. Elle rappelle alors l’existence, entre 1934 et 1998 (année de son interdiction), d’un festival de tir pour la fête du travail. Celui-ci avait lieu à Hegins, en Pennsylvanie, aux États-Unis. Lors de ce festival, 5000 pigeons étaient relâchés et pris pour cible. Un véritable massacre. « La plupart ne mouraient pas sur le coup […] à chaque fin de salve, les enfants rassemblaient les oiseaux blessés, les piétinaient, les cognaient contre des barils, leur tordaient le cou ou les fourraient dans des tonneaux avec des pigeons morts afin de les étouffer ».

Est également abordée à cette occasion la notion de relativisme culturel. Si celle-ci peut permettre d’interroger notre anthropocentrisme et favoriser la diversité de l’expérience humaine par une plus grande tolérance, elle a aussi ses limites lorsqu’elle sert à justifier, une fois encore, des pratiques de domination structurelle, violentes et discriminatoires.

« Ceux qui rejettent la critique, en vertu de leurs différences culturelles, ne sont pas les opprimés, mais souvent les oppresseurs. Les soutiens de l’esclavage ne sont pas les esclaves. Les défenseurs du mariage des enfants ne sont pas des enfants, et les mutilateurs de jeunes filles n’en sont pas...Les oppresseurs affirment la légitimité de leur culture et s’opposent à toute critique extérieure ». L’Éthique animale, parlons-en ! d’Ani-Eshi Project.

© Ani-Eshi Project / Éd. Evalou (2025)

Avant de vous laisser découvrir cet excellent ouvrage qui recèle encore bien d’autres éléments de réflexion dans ce manga de 230 pages, on retiendra deux questionnements. Le premier est le suivant : les arguments employés pour distinguer l’être humain de l’animal sont-ils valables ? En d’autres termes, pourquoi l’être humain serait-il si spécial ? Le statut moral humain peut-il être équivalent à celui d’un animal ?

Afin d’y répondre, Annie revient sur l’apport considérable de Jane Goodall, primatologue mondialement reconnue. Jusqu’à ses travaux, alors qu’elle n’avait que 26 ans et aucun diplôme universitaire, elle remet en cause une pensée majeure : parmi les animaux, seuls les humains étaient capables d’élaborer et utiliser des outils. En informant le professeur Louis Leakey de ses nombreuses découvertes, celui-ci lui adressa une lettre de réponse aujourd’hui devenue célèbre : « Ah ! Il faut désormais soit redéfinir l’humain, soit redéfinir l’outil, soit reconnaître les chimpanzés comme des êtres humains ». La professeure revient sur beaucoup d’autres affirmations qui justifieraient la distinction entre animaux et humains souvent fondés sur un raisonnement circulaire (faussement logique) qu’elle déconstruit avec la loi philosophique de Hume, penseur britannique.

L’autre questionnement est le suivant : « Pourquoi ne pourrait-on pas manger de viande puisque les animaux le font également ? ». Nous synthétisons ici la réflexion. La logique de ce questionnement est le suivant : « Les animaux mangent d’autres animaux. Les humains peuvent faire les mêmes choses que les animaux. Les humains aussi peuvent en manger ». Le problème avec cette affirmation est qu’elle dissimule mal le fait de vouloir faire passer un jugement de valeur pour un jugement de fait. Car ce n’est pas parce que les animaux copulent et défèquent dans la rue que nous le faisons. Pas davantage lorsqu’il s’agit de tuer ses petits ou de s’adonner au cannibalisme.

« La nature ne soutient rien ni ne montre de direction. En aucun cas, la réalité naturelle ne peut proposer d’orientation morale. » Stephen Jay Gould (1941-2022), paléontologue, professeur de géologie et d’histoire des science

Peter Singer, philosophe utilitariste australien et titulaire de la chaire d’éthique, auteur célèbre de l’ouvrage fondateur "La libération animale" (1975)
© Éd. Evalou (2025)

En définitive, on ne peut que vous conseiller de vous procurer cet excellent manga afin de découvrir tout l’étendue de la réflexion menée sur 230 pages. Si certains seront comme nous un peu pressés d’aborder les questions de la condition animale à travers la lecture des derniers chapitres, le long chapitre introductif est nécessaire afin d’installer les fondements du raisonnement employé par la suite.

Cet essai en manga est passionnant et mobilise de nombreux penseurs de toutes époques (René Descartes, John Stuart Mill, Peter Singer…) afin d’accompagner et d’étayer tant la logique spéciste qu’antispéciste. N’hésitez pas par ouverture d’esprit à lire cet ouvrage, mais aussi à l’offrir à celles et ceux qui se posent des questions à ce sujet. Dans une époque où la philosophie des Lumières, fondée sur la raison, est malmenée par celles et ceux qui confondent un fait et une opinion, un tel manga est d’intérêt public. Comme dirait Luc au terme du manga : « En toute franchise, c’est difficile de défendre le spécisme ».

© Ani-Eshi Project / Éd. Evalou (2025)
© Ani-Eshi Project / Éd. Evalou (2025)

Par Romain GARNIER

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Code EAN : 9782490074952

L’Éthique animale, parlons-en ! - Par Ani-Eshi Project - Éd. Evalou - 230 pages - 20€ - Publié le 28 juin 2025.

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