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Bon
11 avril 2026
Ô Jeanne, icône aux mille visages, prisonnière d’un panthéon où droite et gauche, nationalistes et rêveurs t’ont parée de vertus sur mesure ! La bande dessinée La Véritable Histoire de Jeanne d’Arc, fruit du tandem audacieux Séverine Lambour (scénariste et coloriste) et Benoît Springer (dessinateur), ose l’impensable : te dépouiller de tes oripeaux légendaires pour te rendre à la chair vive des minutes judiciaires. Non pas un énième hagiographie bardée de thèses partisanes, mais un procès en réhabilitation graphique, nourri aux sources pures – ces transcriptions exhaustives du tribunal ecclésiastique, enfouies dans les limiers de l’Assemblée nationale. Lambour ambitionne de te peindre en jeune femme tout court, loin de la guerrière invaincue, de l’illuminée extatique, de l’hystérique bigote ou de l’icône patriote que l’Histoire, ce grand forgeron partisan, a tant aimé nous vendre. Adieu les clichés ridicules et récupérations nauséabondes qui collent à la peau de la Pucelle d’Orléans comme une récupération tenace !
Un pion sur l’échiquier politique, à mi-chemin entre réalisme et caricature
Springer, maître du trait hybride – réalisme ciselé flirtant avec la caricature –, te fait choir de ton piédestal séculaire. Ses planches, précises comme un verdict, tissent une toile où la légende s’effrite au contact du réel : une gamine de Domrémy, inspirée par Dieu pour sa « croisade », levant le siège d’Orléans et escortant Charles VII à Reims. Pourtant, les annales la révèlent pion parmi les pions sur l’échiquier géopolitique : utilisée par les puissants pour des desseins prosaïques, loin du sacré absolu, broyée par les enjeux de la guerre de Cent Ans. Une vie éphémère, dérisoire et fascinante, contestataire face aux trônes royaux et religieux.
Préfacé par Riss, dessinateur de BD et ancienne plume acérée de Charlie Hebdo, ce récit dense regorge de détails, anecdotes et précisions : une lecture quasiment académique, filant droit au plus près de la vérité, malgré le trait sympathique de Springer, ses caricatures et petits gags espiègles. Loin d’une déconnade à charge estampillée satire hebdo, c’est un ouvrage sérieux qui, à l’aide de mises en contexte, dresse un portrait nu : Jeanne, figure incontournable du roman national, enfin libérée des fallacieuses interprétations. Le découpage, fluide et rythmé comme un réquisitoire, alterne dialogues crus des protagonistes et silences pesants, rappelant que la BD excelle à mettre en page l’Histoire, entre cases et ellipses.
Au fil des pages, Jeanne émerge : ni amazone, ni folle, mais produit d’un temps de guerres fratricides, alliés bourguignons et anglais et armagnacs en embuscade, instrumentalisée par Henri V, Charles VII et l’Église unie. Ce n’est pas une bande dessinée partisane, mais un procès en bonne et due forme contre les faux-semblants. Un ouvrage salutaire qui nous invite à lire entre les lignes du roman national : Jeanne y est enfin libre, certes, délivrée des chaînes mythiques, certes, mais bon, caricaturée à outrance... Nonobstant, le livre est fascinant, dérangeant, essentiel – pour qui veut rencontrer la vraie fille du peuple et non son fantôme auréolé. Étrange objet que cette bande dessinée !
Par Jessy LEMESLE
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La Véritable Histoire de Jeanne d’Arc, par Séverine Lambour et Benoît Springer, Editions Les Echappées, 22 €