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S’il fallait définir en un mot Tsuge Yoshiharu, je dirais qu’il incarnait la liberté dans toute son acception tant sur le plan personnel que créatif. Il ne faut pas s’étonner que sa relation avec le magazine Garo ait été si forte puisque le mensuel fondé en 1964 par le mangaka Shirato Sanpei et l’éditeur Nagai Katsuichi. En effet, lors du lancement de ce qui deviendra l’une des publications les plus influentes dans l’univers du manga, le nom de Tsuge est déjà évoqué comme collaborateur potentiel. « Le premier candidat auquel j’ai pensé était Tsuge Yoshiharu. Sanpei était du même avis », rapportera Nagai Katsuichi dans son autobiographie parue en 1982.
Celui qui a commencé sa carrière de mangaka en 1954, tout en continuant à travailler dans une usine, s’est fait remarquer par le réalisme de son approche notamment dans Obake entotsu [Les Cheminées fantômes] paru en 1958. « J’ai été confronté très tôt à la dureté de la vie. Il m’était devenu impossible de me satisfaire des mangas à la Tezuka, où les gamins ont des pistolets et envoient valser les adultes », a-t-il expliqué, des années plus tard, pour justifier l’évolution de son style et le choix d’un sujet très ancré dans le quotidien de la classe ouvrière. Il n’est pas étonnant que ce récit attire l’attention d’un Shirato Sanpei lui-même très sensible à la situation de ces populations laborieuses qu’il a côtoyées et auxquelles il veut aussi s’adresser.
Mais il n’est pas aisé d’entrer en contact avec cet homme qui a pris l’habitude de vivre comme une sorte de fûten, personne partant sur les routes à la recherche de nouvelles expériences. « Je ne savais pas où il vivait à l’époque. J’ai demandé à certaines de mes connaissances, mais elles m’ont répondu : “Il est toujours en train de vadrouiller”, et c’était effectivement le cas. Il se présentait chez un éditeur avec un manuscrit, recevait ses honoraires, puis disparaissait dans la nature », a rappelé Nagai Katsuichi pour justifier l’appel laconique lancé dans les colonnes du numéro d’avril 1965 de Garo pour qu’il se manifeste. « Quelque temps après la sortie du magazine, j’ai reçu un appel de Tsuge. Malgré le faible tirage et l’absence de publicité, comme il s’agissait d’un nouveau magazine de manga, illustré par Sanpei-san et Mizuki-san, il l’avait lu et je suis immédiatement allé le voir », poursuit l’éditeur.
Malgré une dizaine d’années d’expérience, le mangaka n’a jamais réussi à vivre de son talent et il prend l’opportunité de s’exprimer dans le mensuel comme une nouvelle chance. Il a alors 28 ans et propose une première œuvre, La Rumeur (Uwasa no bushi), dans laquelle il s’intéresse au légendaire Miyamoto Musashi qui s’avère être un imposteur.
Ce premier récit est publié dans le numéro d’août 1965, mais elle a été réalisée au printemps, c’est-à-dire avant que Shirato Sanpei ne publie en juin son fameux appel qui va totalement rebattre les cartes du manga comme mode d’expression. Dans ce qui peut être considéré comme un manifeste en faveur d’une nouvelle ère, le dessinateur estime qu’il « est temps qu’une nouvelle génération de nouveaux talents apparaisse, à la fois pour donner une bouffée d’oxygène au monde du manga et pour stimuler les mangaka professionnels établis. […] La première étape consiste à dessiner des histoires originales sans craindre d’utiliser ses propres techniques. Nous espérons que Garo sera la base à partir de laquelle de nouveaux mangaka émergeront en masse. […] nous espérons que vous ferez de Garo un laboratoire d’expériences personnelles comme il n’en existe pas ailleurs dans les autres magazines ».
Le message passe bien auprès de Tsuge Yoshiharu. « À cette époque, je n’arrivais plus à me satisfaire des dénouements qui résolvaient tout », expliquera-t-il quelques années plus tard pour justifier la réalisation du Marais (Numa), premier récit réalisé après l’appel de Shirato, qui paraît dans le numéro de février 1966.
Cette histoire tranche avec les quatre précédentes publiées dans Garo jusqu’au numéro de janvier, mais toutes réalisées avant le manifeste de Shirato Sanpei. Elle se déroule dans le temps présent alors que les autres ont pour décor le Japon ancien.
Réalisée en octobre 1965 si l’on se fie à la date figurant à la fin, Le Marais constitue la première réponse du mangaka à la demande de nouveauté formulée par Shirato. Un jeune citadin chasse aux abords d’un marais, et croise une étrange jeune fille qui lui propose de venir dormir chez elle. Sa chambre abrite un serpent apprivoisé qui, selon ses dires, sort de sa cage chaque nuit pour venir se lover autour de son cou. La nuit venue, le jeune homme n’arrive pas à s’endormir, et est irrésistiblement poussé à serrer la gorge de la jeune fille endormie. Avant de s’esquiver au petit matin…
Ce manga est un choc. En plus d’ignorer l’impératif d’intrigue et de narration classique, le mangaka signe ici une œuvre qui ne s’adresse évidemment pas aux enfants. Tout en conservant un graphisme classique, sa principale innovation repose sur une narration qui abandonne tous les canons. Il développe une histoire où il laisse la liberté d’interprétation au lecteur, ce qui ne manque pas déstabiliser.
C’est une révolution. Tout en conservant un graphisme classique, sa principale innovation repose sur la narration qui abandonne tous les canons. Il développe une histoire où il laisse la liberté d’interprétation au lecteur, ce qui ne manque pas déstabiliser. Il se contente de suggérer des situations, utilise les paysages autant comme acteur que comme miroir de l’âme et ne donne aucune clé pour en faciliter la compréhension. L’image finale, pleine page, où l’on voit le protagoniste tirer avec son fusil sans autre cérémonie, incarne cette démarche révolutionnaire. Tsuge s’est toujours défendu d’avoir eu conscience d’amorcer un bouleversement dans la manière de faire des mangas et dans l’histoire du mensuel, mais il est clair qu’il y a un avant et un après Marais.
Pour la petite histoire, et d’une certaine façon cela peut être vu comme un symbole, c’est grâce à Shirato Sanpei que le mangaka s’est transformé à la suite d’un séjour à Ôtaki, dans la préfecture de Chiba. Shirato le tient en très haute estime. « Il existe différents types d’artistes de manga. On peut citer les types Superman, entrepreneur, artisan et érudit, mais dans le cas de Tsuge Yoshiharu, on peut parler du type artiste. Ses créations sont sous-tendues par sa motivation première de “toujours exhaler le moi” et par sa conscience d’artiste, qui construit méticuleusement et sans relâche un monde unique et complet que seules les meilleures œuvres peuvent posséder », écrit-il à son propos quelques mois plus tard.
Toutefois, Le Marais et Tchiko, récit quasi autobiographique qui paraît dans le numéro suivant, suscitent des réactions mitigées tant du côté des lecteurs que celui d’autres professionnels. Face à un Tatsumi Yoshihiro lui confiant qu’il « n’a rien compris », à d’autres mangakas qui le considèrent comme « décadent » et aux lecteurs qui écrivent à la rédaction pour manifester leur mécontentement, le mangaka se sent d’autant plus blessé qu’il pensait « avoir trouvé la voie lui permettant de dessiner sans souffrir ».
Il est prêt à jeter l’éponge, mais il trouve auprès de Nagai et de Shirato un soutien qui l’amène à renoncer à cette funeste idée. Dans la postface qu’il écrit pour la sortie de La Rumeur chez Tôkôsha, en 1966, le second souligne son courage en estimant que « l’attitude qui consiste à soutenir ses créations en s’exposant et en se mettant à nu est peut-être l’attitude naturelle d’un artiste, mais elle n’est pas exempte de difficultés et de dangers ». « Un dessinateur doté de ces qualités est une présence précieuse à une époque comme la nôtre », ajoute-t-il.
Cela n’empêche pas Tsuge de se mettre en retrait pendant plusieurs mois et de décider de ne plus dessiner d’histoires originales dans Garo. . Il rejoint le studio de Mizuki Shigeru situé à Chôfu où il s’installe au deuxième étage d’un magasin de râmen (nouilles en bouillon). Il va s’investir beaucoup dans ce travail, car il apprécie beaucoup ses œuvres. « Si ça avait été un autre artiste, j’aurais hésité, mais comme il s’agissait de Mizuki, je pensais que je pourrais peut-être apprendre quelque chose », a-t-il déclaré ultérieurement.
Il sera bien plus qu’un assistant, créant des personnages pour le créateur de Kitarô. Ce dernier aura un peu tendance à se moquer de lui. Dans son autobiographie graphique Vie de Mizuki, il raconte avec une pointe d’ironie un épisode où Tsuge s’interroge sur le poids de sa tête. Mizuki note que « M. Tsuge prenait toujours tout très au sérieux ». Comme le remarque Asakawa Mitsuhiro, ses « taquineries » s’apparenteraient aujourd’hui à du harcèlement moral et finissent par lasser Tsuge qui quittera Mizuki Pro. L’ancien éditeur de Garo donne comme exemple la vacherie que le mangaka glisse dans sa rubrique Rotary qu’il signe sous le pseudonyme Azuma Shin’ichirô. Il fait référence à la tendinite dont souffrait alors Tsuge, en disant qu’elle était due à la paresse et que « j’aimerais bien être comme lui ». D’autres estimeront peut-être qu’il se comportait ainsi pour le titiller et l’inciter à reprendre son activité de mangaka.
En dépit de la déception que Tsuge Yoshiharu a pu ressentir après la parution du Marais et de Tchiko et son désir de se faire oublier, Nagai Katsuichi ne manque pas de souligner leur effet profond et durable sur le magazine, les lecteurs et bien au-delà. Le basculement tsugéen de Garo est en train de s’opérer d’autant plus facilement que, dans la communauté des mangakas et dans les milieux artistiques plus larges, son travail de l’année précédente mal accueilli au départ commence à faire des émules.
Preuve de cette évolution inéluctable, la création du périodique Mangashugi [Mangaïsme] dont le premier numéro paraît en mars 1967. Créée à l’initiative d’Ishiko Junzô, un critique d’art, Takano Shinzô qui signe sous le pseudonyme Gondô Susumu et travaille comme éditeur chez Seirindô, Kajii Jun, un critique de mangas connu des lecteurs de Garo, et le regretté Yamane Sadao, spécialiste de cinéma et amateur de manga qui utilise comme nom de plume Kikuchi Asajirô, cette nouvelle publication se pose comme la première revue spécialisée dans l’étude du manga. Il n’est donc pas étonnant qu’elle consacre son premier dossier à Tsuge Yoshiharu avec trois articles portant principalement sur Le Marais, Tchiko et La Chasse aux champignons, les trois œuvres parues dans Garo et initialement mal reçues.
Le fait que la nouvelle publication paraisse au moment où Tsuge Yoshiharu fait son retour dans les colonnes de Garo avec des œuvres originales donne encore plus de force à cette idée d’un transfert d’influence au sein du mensuel entre Shirato et Tsuge sans que cela soit le fruit d’une volonté planifiée ou d’une quelconque rivalité entre les deux hommes. Bien au contraire, une solide amitié les lie, et dans ses récits Tsuge fait référence à son ami grâce auquel, rappelons-le, il a accompli sa mutation. Toujours est-il que le mangaka, ragaillardi par son passage chez Mizuki Pro où il a pu gagner à la fois sa vie et une aisance technique, revient à partir du numéro de mars 1967 avec des œuvres tout aussi audacieuses que les précédentes.
A posteriori, cette séquence, au cours de laquelle il publie successivement Veillée funèbre (Tsuya, mars 1967), La Salamandre (Sanshôuo, mai 1967), La Famille de Monsieur Lee (Ri-san ikka, juin 1967), Le Chien du col (Tôge no inu, août 1967), Paysage de bord de mer (Umibe no jokei, septembre 1967), Les Fleurs rouges (Akai hana, octobre 1967) et Incident au village de Nishibeta (Nishibeta-mura jiken, décembre 1967), confirme son désir de se libérer des codes narratifs classiques pour donner au lecteur la liberté de lire et d’interpréter ses œuvres comme bon leur semble.
On retrouve dans plusieurs d’entre elles des éléments déjà présents dans Le Marais ou Tchiko, mais qu’il sublime grâce à la maîtrise graphique qu’il a renforcée en travaillant pour Mizuki Shigeru. Les scènes finales de La Famille de Monsieur Lee ou de Paysage de bord de mer en sont l’illustration et se sont imposées comme l’une des signatures de Tsuge.
À ce moment-là, il est encore dans une phase d’expérimentation consciente ou inconsciente (le débat reste ouvert) que seul Garo lui permet de mener, en lui accordant un espace de création disponible nulle part ailleurs. Sans cela, comment aurait-il pu publier cette double page mythique qui clôt Paysage de bord de mer ? « Je voulais dessiner quelque chose d’extraordinaire sur une double page. Le manga est pratique parce qu’on peut avoir recours au dessin pour montrer ce que les mots ne peuvent pas évoquer », confie-t-il. Le mensuel lui en donne la possibilité. Nagai se dit « impressionné par la façon dont il a pu dessiner une telle succession d’excellentes œuvres presque chaque mois ».
Il est donc décidé de publier un hors-série consacré au mangaka. Sa sortie est prévue en avril 1968 comme le précise une publicité en pleine page dans l’édition de mars où il est indiqué que Tsuge est « celui qui a défriché de nouveaux territoires dans le manga ».
Mais l’artiste n’a pas terminé l’œuvre inédite qui ouvrira le premier hors-série de l’histoire du magazine. « C’est en avril qu’il s’est présenté à la rédaction, un exemplaire de La Vis (Nejishiki) à la main. Il a remis le manuscrit à M. Nagai, a reçu son paiement et est parti rapidement. C’est alors que s’est produit un incident », se souvient Takano Shinzô, responsable du hors-série. « Après l’avoir parcouru, il m’a demandé : “Vous voulez le publier ?”. Je n’ai pas compris ce qu’il voulait dire. Tsuge et moi avions déjà convenu de le publier. C’est vrai que je n’avais pas parlé du contenu à M. Nagai. Il avait l’air perplexe. “Je pense que c’est prématuré”, a-til dit », poursuit Takano qui s’est empressé de l’emmener chez le photograveur.
La perplexité de Nagai Katsuichi face à cette histoire qui va devenir emblématique à la fois pour le mangaka et pour le magazine, s’explique par son contenu et sa composition qui promet de rebattre toutes les cartes.
L’œuvre de 23 pages s’ouvre sur un jeune homme émergeant de la mer à l’ombre d’un avion de guerre, tenant son bras gauche blessé. Celui qui a habitué les lecteurs à s’interroger sur la dernière image de ses précédents travaux crée la surprise dès la première, proposant une multitude d’interprétations sur la provenance de ce personnage. Quand on voit la littérature que cela a suscité par la suite, on mesure le choc provoqué par cette ouverture inédite. Beaucoup y voient le fantôme d’un pilote kamikaze sortant de son tombeau océanique en quête de réconfort auprès de ceux qui l’ont envoyé mourir au combat. Mais il se heurte, au fil de sa déambulation dans la campagne, à une certaine forme d’indifférence et de moquerie incarnée notamment par un bureaucrate. Il finit par trouver un médecin, une gynécologue, avec qui il a une relation sexuelle au cours de laquelle la spécialiste « le soigne » avec une clef anglaise et installe un robinet pour arrêter l’hémorragie. « C’est ainsi que depuis, mon bras gauche s’engourdit chaque fois que je serre la vis, dit-il dans la dernière case de cette histoire à laquelle Tsuge apporte une conclusion tout aussi mécanique que le robinet sur le bras de son personnage.
On peut y voir une sorte d’ironie dans la mesure où aucune logique ne semble soutenir le récit qui, selon Tsuge, est le résultat d’un rêve. Près de 60 ans après sa parution, La Vis continue de faire couler beaucoup d’encre, ce qui en dit long sur son effet au moment de la sortie du hors-série dont l’objectif est d’asseoir la notoriété et l’influence du mangaka.
Takano Shinzô a bien fait les choses. En plus de la reprise des œuvres marquantes, il publie plusieurs textes sur Tsuge. Pour cela, il a fait appel entre autres à Ishiko Junzô, Satô Tadao et le dramaturge Kara Jûrô, l’une des personnalités les plus avant-gardistes du moment. Il est intéressant de noter qu’il a réuni dans le même numéro les deux écoles de la critique du manga incarnées par Ishiko et Saitô comme s’il voulait faire la démonstration de l’unanimité existant autour du mangaka.
Cette œuvre fait passer Garo dans une autre dimension. Après avoir contribué à changer le regard sur le manga en conquérant des lecteurs plus âgés, le mensuel ouvre une nouvelle brèche, en en faisant un objet d’art. Ce ne sera pas sans conséquence sur le développement du magazine lui-même, mais, au moment où sort le hors-série consacré à Tsuge Yoshiharu, ce n’est pas le sujet. Il n’empêche que la réaction de Nagai montre qu’il sent que les choses vont un peu trop vite tandis que l’enthousiasme de Takano indique, au contraire, que le mensuel se trouve en adéquation avec l’air du temps. « Il ne faut pas y voir un phénomène parfaitement distinct de la vogue du manga qui déborde aujourd’hui jusque dans nos hebdomadaires, mais plutôt une prédiction du futur du manga lui-même », écrit avec enthousiasme le poète Terayama Shûji.
Toutefois, Tsuge semble insatisfait par la transformation qui s’opère au sein du magazine et par la manière dont les lecteurs le considèrent. « Je n’aime pas la façon dont ils lisent Garo. C’est peut-être parce que le lectorat est limité. […] Ça ne me plaît pas de voir que tous les lecteurs sont devenus comme ça » déclare alors Tsuge Yoshiharu. Comme Shirato Sanpei, il finit par tourner le dos à Garo, mais son nom restera à jamais associé au magazine qui disparaîtra en 2002. Tsuge reprendra la route à la recherche de cette réalité brute qui a souvent inspiré son œuvre.
Claude Leblanc est l’auteur de deux ouvrages de référence aux éditions IMHO : « La Révolution Garo 1945-2002 » et « Ishinomori Shôtarô : Il était une fois le Roi du manga ».
Par Claude LEBLANC
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