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On imagine l’intérêt des journalistes présents pour les deux invités japonais réunis dans la salle de la Fnac de Ternes. Très vite, leurs échanges, accompagnés de quelques blagues, nous ont dévoilé une belle complicité entre ces mangakas qui se connaissent depuis longtemps, le dessinateur de Boruto ayant été longtemps l’assistant de celui de Naruto. Le débat a été mené avec brio par Stéphanie Nunez , directrice de la communication des éditions Kana, qui a posé les questions de la presse, sélectionnées et validées au préalable par les resonsables de la Shueisha, mais dont les auteurs ignoraient le contenu. La traduction simultanée a été assurée du français au japonais par Shoko Takahashi et du japonais au français par Misato Raillard. Sans plus tarder, rentrons dans le vif du sujet.
M. Kishimoto, Naruto a éduqué la vie de millions de jeunes enfants français et est le manga le plus vendu depuis longtemps, rendez-vous compte de l’amour que porte la France à votre œuvre ?
Masashi Kishimoto : Je ne m’en rends pas compte. J’ai plus l’impression qu’en dessinant ce que j’avais à l’intérieur de moi le public m’a compris.
M. Ikemoto, à l’origine, vous étiez assistant sur le manga Naruto et vous vous êtes retrouvé auteur sur sa suite Boruto. Comment avez-vous vécu tous les deux ce changement ?
Mikio Ikemoto : En effet, pour Naruto, j’étais l’assistant de maître Kishimoto, donc je dessinais principalement les arrière-plans. Pour Boruto, il s’agit de mon manga donc ce n’est pas le même travail.
Masashi Kishimoto : Je trouve que je me suis amélioré en dessin pour Boruto. (rires)
M. Kishimoto et M. Ikemoto, de quel personnage de l’univers de Naruto/Boruto vous sentez vous le plus proche en termes de personnalité ? Pourquoi ?
Masashi Kishimoto : Pour ma part, je me sens vraiment proche de Naruto. En apparence, j’ai peut-être l’air plus fragile et un peu plus otaku, mais à l’intérieur de moi, j’ai un côté un peu espiègle et turbulent.
Mikio Ikemoto : Moi, je dirais que je me sens proche de Boruto non pas au niveau du caractère, mais au niveau de sa situation, car il a un père remarquable qui est Naruto. J’ai le sentiment d’être dans une situation similaire. En travaillant sur Boruto, j’ai des doutes, et j’avance un peu comme lui.
M. Kishimoto et M. Ikemoto, le manga Boruto s’ouvre avec une scène avancée avant de passer sur un très long flash-back. Pouvez-vous nous raconter pourquoi ce choix de teaser ce duel "fratricide" ?
Mikio Ikemoto : C’était l’idée de maître Kishimoto. Au début, on devait commencer Boruto avec le film et soudain, il a eu cette idée. Il a proposé de commencer en mettant les personnages plus adultes et comme ce n’était pas prévu, j’ai dû faire le chara design des personnages assez rapidement.
Masashi Kishimoto : Fondamentalement, je n’y avais pas énormément réfléchi, mais disons que j’ai pensé qu’avec des personnages adultes, on se demanderait ce qu’il s’était passé pour en arriver là. Je me suis dit que c’était plus accrocheur. Mais je vous avoue que pour la suite, je n’avais pas d’idée précise.
Pour Naruto, j’étais habitué à faire une prépublication hebdomadaire donc j’avais un délai très court. C’est pourquoi, je lançais mes idées et je me disais que pour la suite, je réfléchirais après. J’avais cette habitude.
M. Kishimoto et M. Ikemoto, vos antagonistes sont rarement totalement mauvais au final, ils ont très souvent un passif qui pourrait expliquer pourquoi ils en sont arrivés là... pensez-vous sincèrement qu’on ne puisse pas être « mauvais » sans raison ?
Masashi Kishimoto : C’est vrai que j’ai envie de raconter des histoires sur l’humain. Dès le début, il y avait la possibilité de faire apparaître des super-méchants, mais comme One Piece le faisait déjà, j’ai voulu faire autrement. Mes personnages mauvais avaient une histoire qui expliquait leurs agissements.
Le manga, c’est aussi une industrie dans laquelle il faut créer ce qui n’existe pas. Il faut faire les choses différemment.
Mikio Ikemoto : Avec Boruto, je m’efforce de ne pas faire comme Naruto pour éviter le doublon. Dans Boruto, il y a vraiment des méchants purs.
M. Ikemoto, dans Two Blue Vortex, vos protagonistes ont mûri, comment avez-vous travaillé cela dans vos dessins ?
Mikio Ikemoto : Par rapport à la partie enfance, il n’y a pas trop de différence au niveau du design. Il s’est juste écoulé trois ans donc les personnages ont grandi. Sinon, il n’y a pas eu tellement de changement par rapport à mon travail de dessinateur.
M. Kishimoto et M. Ikemoto, en dehors du manga, y a-t-il un film, un livre ou encore un morceau de musique qui a modifié votre vision du monde et construit la personne que vous êtes ?
Masashi Kishimoto : Je vais surtout citer des films que j’ai vus et aimés quand j’étais enfant notamment Star Wars et Retour vers le futur. J’apprécie aussi tout ce qui est la Fantasy donc L’Histoire sans fin. Pour les romans, Cours, Melos de Osamu Dazai qui a influencé le one-shot de Naruto. En animation, Akira et Ghost in the Shell. Concernant les artistes, Mœbius Jean Giraud, Katsuhiro Ōtomo et Taiyō Matsumoto. Et pour ce qui est du manga, évidemment Dragon Ball. Je suis influencé par beaucoup de choses...
Mikio Ikemoto : De mon côté, en ce qui concerne les films, j’ai été très influencé par la trilogie Matrix notamment dans ma façon de dessiner et de faire mes compositions. Dans le premier film, le héros apparaît comme le sauveur et dans le 2, il maîtrise sa puissance ce qui ressemble un peu à la partie enfance et jeune adulte de Boruto. Pour ce qui est des mangas, Dragon Ball.
M. Kishimoto, quel est votre chara design de personnage préféré créé par Ikemoto-sensei ? Et de même, M.Ikemoto, quel est votre chara design de personnage préféré créé par Kishimoto-sensei.
Masashi Kishimoto : Sarada en jeune femme qui est sexy. Je ne pourrais jamais la dessiner.
Mikio Ikemoto : En tant que personnage, j’aime beaucoup Jiraya. Pour ce qui est du chara design, c’est Madara et Kakashi, car rien qu’en les voyant, on sent que ce ne sont pas des personnages ordinaires et qu’ils ont un côté convaincant.
M. Kishimoto, M. Ikemoto, la relation maître/élève est très présente dans Naruto/Boruto (même lorsqu’on sort du système éducatif des shinobis)... Pensez-vous que l’apprentissage doit forcément passer par un système de tutorat ?
Masashi Kishimoto : Oui, je pense que c’est très important parce que je lui ai enseigné beaucoup de choses (en parlant de M. Ikemoto) et s’il sait aussi bien dessiné, c’est grâce à moi. (rires)
L’élève a dépassé le maître. Ces derniers temps, je suis un peu jaloux, car je crois que je lui en ai trop appris. (rires)
Mikio Ikemoto : Moi aussi, je trouve que la relation maître/élève est très importante. Même s’il y a quelque chose ou un objectif qu’on ne peut pas faire seul, la jeune génération peut prendre la relève pour le réaliser. Je pense que c’est un thème universel qu’on retrouve aussi hors des mangas.
M. Kishimoto, M. Ikemoto, quel est le meilleur conseil qu’on vous ait donné au cours de votre carrière ?
Masashi Kishimoto : Dans mon cas, ce sont deux avis qui m’ont marqué. D’abord celui de mon premier éditeur attitré Kosuke Yahagi, qui est présent aujourd’hui. Je suis plutôt du genre à manquer de confiance en moi et il m’a écrit dans une lettre que j’avais du talent. J’ai cru dans ces paroles qui ont eu du poids pour moi et elles m’ont permis de continuer. Le deuxième conseil et celui de mon père. J’avais déjà commencé à être auteur de manga professionnel et comme c’était dur, je me plaignais à lui. Il m’a alors dit « - Si tu fais ce que tu aimes, ne te plains pas ! ».
Mikio Ikemoto : Pour ma part, cela vient de maître Kishimoto, mais ce ne sont pas directement ses paroles. Je l’ai vu pendant quinze ans chaque semaine dessiner et c’était toujours dur. En voyant son attitude et son travail cela m’a beaucoup inspiré et appris. Il y a autre chose aussi qui m’a marqué : l’éditeur de Dragon Ball, M. Torishima qui disait en interview que lorsqu’on dessinait, il fallait toujours arriver à attirer le lecteur et à lui donner envie de suivre même s’il était au milieu de la série. C’est un point important que j’essaie de prendre en compte quand je dessine.
M. Ikemoto, il y a une véritable volonté d’utiliser le noir dans les planches de Boruto, plus que des nuances de gris. Pourquoi ?
Mikio Ikemoto : Peut-être que mon caractère joue dedans, car j’aime bien que les choses soient blanches ou noires. J’ai aussi la flemme d’utiliser les trames. (rires)
M.Kishimoto, M.Ikemoto, pensez-vous davantage aux marchés étrangers depuis que le manga y rencontre un succès colossal ? Pensez-vous, par exemple, aux réactions que peuvent susciter en France les mangas que vous éditez ?
Masashi Kishimoto : Non, je ne fais pas spécialement attention à ce qui peut se passer à l’étranger. En revanche, pour l’adaptation en animé, j’y ai pensé et j’ai sélectionné un animateur qui pourrait peut-être plus plaire à l’étranger.
Mikio Ikemoto : Je savais que Naruto avait beaucoup de succès et qu’il était très aimé à l’étranger et en France. Pour Boruto, j’ai donc en tête l’étranger quand je dessine.
M. Ikemoto et M. Kishimoto, selon vous, qu’est-ce qu’un bon manga ?
Masashi Kishimoto : Je pense que c’est un manga intéressant.
Mikio Ikemoto : C’est difficile, mais je dirais aussi un manga intéressant.
M. Kishimoto, y a-t-il dans Naruto un personnage ou un passage que vous auriez aimé creuser davantage ?
Masashi Kishimoto : Il y a le personnage de Sakura que j’aurais aimé creuser davantage. Comme c’est un personnage féminin et que je suis un homme, il est vrai que pour comprendre son cœur et son état d’esprit, c’était plus difficile.
M. Kishimoto, comment avez-vous imaginé cette méthode d’entraînement de Naruto, qui récupère l’expérience accumulée par ses clones ?
Masashi Kishimoto : Tout a commencé car je me disais que ce serait bien si je pouvais me cloner, et m’améliorer en dessin en récupérant l’expérience de tous les clones qui aurait dessiné des mangas.
M. Kishimoto et M.Ikemoto, à votre avis, pourquoi Naruto est un héros si attachant qu’il plaît toujours 25 ans après sa création et 10 ans après son arrêt ?
Mikio Ikemoto : Pour Naruto, je pense qu’il y a beaucoup de personnes qui peuvent s’identifier à lui par rapport à la situation ou au contexte. Ces personnes, qui le comprennent, sont plus nombreuses que celles pour qui ce n’est pas le cas. C’est vraiment un personnage pour qui on a de l’empathie et qu’on peut comprendre.
Masashi Kishimoto : Moi, je pense que c’est parce que Naruto est imparfait.
M. Ikemoto et M. Kishimoto, la série Boruto, contrairement à son aînée, a une publication mensuelle. Quelles sont les différences sur le rythme de travail et sur la narration ?
Masashi Kishimoto : Je n’ai que l’expérience de l’hebdomadaire donc je me dis que le mensuel à l’air plus cool.
Mikio Ikemoto : Je préfère vous dire que le mensuel est quand même dur. Mais je réalise que la publication hebdomadaire n’est pas simple et je pense que j’en serais incapable.
M. Ikemoto et M. Kishimoto, comment dialoguez-vous ensemble ? Travaillez-vous ensemble le dessin et le scénario ?
Masashi Kishimoto : Dans le cas de Boruto, j’avais au départ écrit brièvement les grandes lignes et puis on avait fait une réunion. Il faut dire que pour Boruto, c’est vraiment maître Ikemoto qui fait tout.
Mikio Ikemoto : C’est vrai qu’au début maître Kishimoto m’avait fait part de son histoire, mais plus on avance, plus elle est différente. Actuellement, on est dans la situation où chaque mois, je discute avec mon tantô (éditeur) pour réfléchir à la suite. Je pense donc que maître Kishimoto ne sait pas ce qui va se passer dans la suite de Boruto.
Masashi Kishimoto : Moi, je ne fais que profiter de la lecture.
ATTENTION SPOILER sur la fin de Boruto : Naruto Next Generation
M. Ikemoto et M. Kishimoto, la série est entrée dans une phase plus sérieuse avec Two Blue Vortex. Comment est venue cette idée de faire de Boruto un renégat ?
Mikio Ikemoto : Ce n’est pas un traître. Au début, Boruto était dans la situation opposée à Naruto enfant. Il avait des amis et ses parents étaient en vie. Il n’avait pas vraiment de soucis en dehors de son père trop souvent absent, donc pas de raison de se dépasser. Par contre, Kawaki, lui, avait une situation similaire à celle de Naruto. Je me suis donc dit qu’en inversant la position de ces deux personnages ce serait plus simple de faire avancer l’histoire. C’est quelque chose que j’avais eu en tête relativement tôt.
Masashi Kishimoto : Dans Naruto, il y avait la rivalité entre Naruto et Sasuke. Un jour, j’avais dessiné leur situation inversée. Maître Ikemoto l’a expérimentée. Je peux voir à travers Boruto ce que je voulais voir dans Naruto. Je peux le voir en tant que lecteur et j’en profite, car je suis le premier à pouvoir lire son manga et faire les vérifications. C’est un bonheur d’être le premier lecteur.
Mikio Ikemoto : À chaque fois, c’est dur de dessiner un manga, mais je vais vraiment essayer de continuer à faire une œuvre intéressante donc je compte sur votre soutien.
Un dernier mot ?
Masashi Kishimoto : Il ne faut pas toujours dire que c’est dur, car ça va décourager les jeunes auteurs. Oui, c’est vrai que c’est difficile, mais je pense qu’il va y avoir de plus en plus de nouveaux auteurs et que le manga japonais va continuer à se développer tout comme le magazine Jump. Il y aura aussi de bonnes adaptions en animés. Je pense que le manga est un élément important de la culture japonaise et qu’il continuera à l’être. Merci de continuer à lire les mangas !
Mikio Ikemoto : Oui j’ai dit que c’était dur, mais rassurez-vous, j’adore ça. Je dessine avec plaisir.
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