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Vous travaillez ensemble depuis le début de Naruto et maintenant sur Boruto. M.Ikemoto était l’assistant de M.Kishimoto, mais vous êtes désormais co-auteurs. Comment organisez-vous puisque le rapport a un peu changé ?
Masashi Kishimoto : Pour Boruto, notre façon de travailler est complètement différente. Dans Naruto, j’écrivais l’histoire et les dessins. À l’époque, M.Ikemoto, qui était mon assistant, faisait les arrière-plans et beaucoup de clones. En revanche pour Boruto, c’est lui qui écrit l’histoire et c’est lui qui dessine. C’est vraiment son manga. C’est là la différence.
En tant que dessinateur qu’est-ce vous aimez dessiner et qu’est-ce vous détestez dessiner ?
Masashi Kishimoto : Moi ce que j’aime dessiner, ce sont les arrière-plans, les paysages japonais et aussi les animaux. Ce qui est moins mon fort, ce sont les personnages féminins.
Mikio Ikemoto : Moi à l’inverse de maître Kishimoto, j’aime bien dessiner les personnages féminins et ce qui n’est pas mon fort, c’est de dessiner les clones. (rires)
Masashi Kishimoto : Je crois que je lui en ai fait trop dessiner. (rires)
Mikio Ikemoto : Au maximum, j’en ai dessiné 1200.
Vous avez eu un petit aperçu, mais en France Naruto est l’un des héros de mangas voire même de fictios les plus populaires et ce, sur plusieurs générations. Comment vivez-vous la longévité de cet univers si longtemps après sa création ?
Masashi Kishimoto : Je suis vraiment content, car cela fait à peu près dix ans que la série est terminée. Voir mes fans en vrai aujourd’hui et leurs réactions chaleureuses m’a vraiment très touché. Tout à l’heure en arrivant, j’ai failli pleurer, mais je me suis retenu. Je n’ai que de la reconnaissance, merci beaucoup !
Est-ce qu’il y a un moment où vous avez pris conscience que votre héros Naruto n’était qu’un élément dans l’histoire de ninjas que vous étiez en train de créer, et que l’univers que vous étiez en train d’inventer dépassait largement la simple épopée de Naruto ?
Masashi Kishimoto : C’est sûr qu’au début, je ne pensais pas que la série allait durer aussi longtemps et que ça allait avoir autant de succès à l’étranger. Par exemple, ici en France, je vois que Naruto est très apprécié et vos réactions me font énormément plaisir. Mais c’est vrai qu’il arrive des moments durant lesquels ça va moins bien. C’est pourquoi, je me dis qu’il ne faut pas que je sois trop euphorique ou à l’inverse trop triste. Durant cette série, j’ai appris à garder un état d’esprit équilibré et stable.
Lors de la création de Naruto, M.Kishimoto a été influencé par le cinéma d’animation, mais aussi par les films d’arts martiaux et notamment les comédies de kung-fu. Est-ce que pour Boruto vous puisez dans les mêmes inspirations ?
Mikio Ikemoto : Quand j’étais enfant, je regardais pas mal de films de kung-fu, mais en grandissant, j’en regardais moins. Ensuite, j’ai vu le film Matrix qui lui avait été beaucoup influencé par les films de Jackie Chan. C’est ce qui m’a redonné envie de voir des films de kung-fu. J’ai été très inspiré par Matrix.
Un des éléments singuliers de Boruto, c’est le chara design classe des personnages. Comment on concilie des chorégraphies de combat toujours plus impressionnantes avec des costumes aussi soignés ?
Mikio Ikemoto : On me dit souvent que ça a l’air compliqué à dessiner parce qu’il y a beaucoup de détails et que c’est très minutieux, mais pourtant, ce n’est pas forcément le cas. Certes, cela prend plus de temps, mais c’est quelque chose qui me motive donc je ne peux pas dire que c’est difficile de dessiner ce type de chose. Et puis faire un dessin simple ne veut pas non plus dire que c’est facile.
D’ailleurs, je commence à faire le chara design d’un personnage en m’imaginant son caractère et sa manière de penser. Ensuite, je pense à ce que ce personnage pourrait porter et ce qu’il choisirait de mettre.
Pour moi, les vêtements reflètent forcément l’état d’esprit de la personne et sa personnalité. Par exemple, si c’est quelqu’un qui n’en a rien à faire, cela se verra dans sa tenue. Pour moi, c’est quelque chose qui est vraiment lié.
M.Ikemoto, dans Boruto les méchants paraissent un peu plus déshumanisés. On connaît moins leur passé et ce qui les a poussé à agir contrairement aux méchants dans Naruto. Est-ce que vous êtes devenu moins clément envers les ennemis dans Boruto par rapport à Naruto ?
Mikio Ikemoto : Dans Naruto, les adversaires avaient un objectif clair pour s’opposer. Chacun avait une raison pour combattre. Maître Kishimoto a pu y réaliser ce qu’il voulait y compris concernant les ennemis. Par exemple, pour le combat, je ne pouvais pas rajouter beaucoup plus de choses. Je me suis dit qu’il n’était pas intéressant de faire intervenir des ennemis qui ressembleraient à ce qu’il y avait eu dans Naruto. PourBoruto, j’ai privilégié plus des raisons irrationnelles derrière leurs agissements. C’était nécessaire de créer une différence par rapport aux adversaires dans Naruto.
Entre la publication de Naruto et celle de Boruto, est-ce que le cahier des charges des mangas shônen a changé ? Est-ce le shônen a évolué ? Les attentes en 2024, sont-elles différentes de celles du début de Naruto ?
Masashi Kishimoto : Je pense que pour ce qui est du manga shônen l’essence de ce qui est bon n’a pas changé. Bien sûr, dans le shônen l’action et l’histoire sont importantes. Et en particulier, à quel point l’auteur arrive à refléter sa propre expérience et ce qu’il ressent avec sincérité au travers d’un personnage. Jusqu’où peut-on s’imaginer qu’il est réel ? C’est ce qui est pour moi indispensable pour un bon shônen et les auteurs qui le réalisent le prennent en compte quand il dessine leur shônen. C’est quelque chose qui n’a pas changé.
Mikio Ikemoto : Je suis d’accord avec maître Kishimoto. Je rajouterais juste une chose : dans le shônen, on combat souvent des ennemis et ils doivent être aussi classe que le personnage principal. C’est important aussi pour moi.
Une des caractéristiques pour laquelle on aime Naruto, c’est sa capacité à tendre la main à ses adversaires aussi maléfiques soient-ils et quel que soit le mal qu’ils lui aient fait. Bien que le manga fasse une parabole au combat et aux ninjas, est-ce qu’il ne s’agirait pas d’une œuvre qui prône avant tout que les méchants ne peuvent pas être tout à fait mauvais dès le départ ?
Masashi Kishimoto : J’ai envie de croire qu’on est tous fondamentalement bons, mais que l’environnement et la situation nous empêchent de le rester. L’enfant va rencontrer des adultes et des mentors. Ces derniers, sont-ils en capacité de le guider ? Cela peut se transformer en bien ou en mal. D’ailleurs, le mal, est-ce complètement le mal ? Certains diront que non et que c’est aussi le bien. C’est une question complexe de définir ce qui est le bien et le mal. Pour moi, ce qui est vraiment important, ce sont les personnes qui vont être des guides et les échanges entre ces adultes et les jeunes.
Dans Naruto, il y a beaucoup de relation maître/disciple dont des mentors comme Jiraya, Kakashi ou encore Orochimaru. Est-ce que c’est le bien ou le mal ? Je laisse le soin au lecteur d’en juger.
Le début de Naruto a beaucoup mis l’accent sur le mérite et l’effort notamment à travers le récit de personnage tel que Rock Lee, Gaï, et même Naruto. Or, on a appris à un moment que Naruto faisait partie d’une illustre lignée de ninjas. Est-ce qu’à un moment vous avez envisagé de faire de Naruto un ninja de basse extraction et non pas un élu ?
Masashi Kishimoto : C’est une question très difficile qui est au cœur de l’œuvre. Au début, je dessinais Naruto en me disant qu’il était d’un niveau social plutôt bas, car je trouvais qu’il me ressemblait au niveau de la situation. J’étais un jeune venu de la campagne et j’avais envie d’être reconnu. Comme lui, je voulais être admis par tout le monde. J’ai donc mis dans ce personnage tout ce que j’avais en moi.
Au fur et à mesure que je dessinais Naruto, les personnes ont commencé à m’admettre et à reconnaître ma valeur. J’étais très satisfait, car mon désir de reconnaissance avait été comblé.
À ce moment là, un problème c’est posé : est-ce que j’étais capable de continuer à dessiner Naruto ? J’en avais peur. C’est là que j’ai réalisé que si Naruto venait d’une lignée prestigieuse, il pourrait y avoir une lutte intérieure à creuser. C’est pourquoi j’ai développé cet aspect.
Il y avait une grande pression et des attentes. Je me suis rendu compte que c’était quelque chose de compliqué. J’ai décidé de le mettre en dessins dans Naruto.
Et cette réponse-là, un jour, je la dessinerai en manga !
M. Kishimoto et M. Ikemoto, dans la création de Naruto et de Boruto, est-ce qu’il y a un moment qui vous a posé plus de problèmes que les autres dans la construction de l’histoire ? Ou au contraire, est-ce qu’il y a un passage qui a totalement correspondu à vos ambitions et à vos attentes ? Lesquels ?
Masashi Kishimoto : Je vais commencer par ce qui a été difficile. Je pense à Pain, car ce qu’il disait pouvait être juste tout comme ce que disait Naruto. Au final, qui avait raison ? Comment conclure ? J’ai eu des doutes. C’était compliqué pour moi.
Par contre, le passage dont je suis satisfait, c’est la fin de Naruto et de Sasuke.
Mikio Ikemoto : Pour Boruto, j’avoue que tout est difficile. (rires)
Car à l’inverse de Naruto, Boruto a tout. Il n’a pas vraiment de problème même si ça ne doit pas être évident d’avoir un père Hokage. En plus, il n’a pas pour objectif de le devenir lui-même. Quand il est enfant, c’est un personnage qui n’est pas très intéressant et on peut s’ennuyer. C’est pourquoi, j’ai fait apparaître Kawaki qui est son opposé et qui est une force motrice pour faire avancer l’histoire.
Tout à l’heure, j’ai oublié de dire, mais dans la partie enfance de Boruto, c’est Kawaki qui était d’une certaine façon le personnage principal. Comme la position de Boruto change avec ce personnage par la suite, je pense que j’ai réussi et que c’était une bonne idée.
M. Kishimoto, vos premiers fans où qu’ils soient dans le monde ont désormais des enfants également fans de votre œuvre. Naruto est devenu une référence de la pop culture. Par exemple, Michael B. Jordan le réalisateur de Creed 3 l’a cité comme référence pour son film. C’est un phénomène énorme. Vous êtes devenu un Hokage du manga, quel est désormais le nouveau rêve qui vous anime ?
Masashi Kishimoto : C’est une question difficile. C’est important d’avoir un objectif, mais actuellement ce qui m’importe, c’est de passer du temps avec ma famille. J’aimerais également privilégier les moments que je passe avec les fans et pouvoir un peu plus les rencontrer. Et encore une fois, les moments avec ma famille, car c’est cela qui me permettra de retrouver de la volonté et de la motivation pour une nouvelle œuvre peut-être.
Et vous M. Ikemoto, quel est votre rêve maintenant que Boruto est bien installé ?
Mikio Ikemoto : Naruto est quelque chose de tellement énorme et sa présence est très importante, ce qui est compliqué. Boruto arrive enfin à être un vrai personnage principal. Est-ce qu’il va pouvoir continuer à garder la tête sur les épaules et à être son alter ego ? Est-ce qu’il va pouvoir le dépasser ? Le futur est incertain. C’est quelque chose qui repose aussi sur chacun de vous en tant que lecteur. Je compte sur vous pour la suite.
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