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Comme le rappelait notre chroniqueur Marc Vandermeer dans sa critique du tome 1, Raeliana n’est pas une héroïne comme les autres : réincarnée dans le corps d’un personnage secondaire promis à disparaître, elle doit réécrire le destin prévu pour elle.
Alors que le tome 9 et dernier de la saga vient de paraître en France, Whale est revenue lors de notre échange sur son adaptation du roman en webtoon, sa manière d’aborder les personnages et la construction visuelle de la série. En parallèle, l’artiste coréenne a participé à un live organisé par Kotoon et animé par Caroline Segarra, dont nous reprenons plus bas quelques moments clés pour compléter cet entretien.
Vous avez lu le roman original avant de travailler sur Comment Raeliana a survécu au manoir Wynknight. Qu’est-ce qui vous a immédiatement séduite dans cette histoire et dans son univers ?
Whale : En fait, quand on m’a parlé du roman, je savais seulement qu’il était question de réincarnation, de possession. Mais ce qui m’a immédiatement séduite, c’est que c’était un personnage secondaire qui vivait cette aventure. À l’époque, c’était unique, et même aujourd’hui, ça reste très rare. La manière dont quelqu’un qui n’était pas censé être l’héroïne prend soudain le premier rôle est racontée avec une grande minutie. Il y avait un vrai travail scénaristique derrière. Je n’ai pas attendu : j’ai acheté le livre moi-même en librairie, et je l’ai dévoré du début à la fin.
Dans vos débuts sur ce projet, y a-t-il eu une difficulté technique ou stylistique particulière que vous avez mis du temps à maîtriser ? Une étape où vous avez senti votre style évoluer ?
Je n’ai pas eu besoin de modifier mon style ou ma technique habituelle. En revanche, j’ai été très sensible à la qualité des dialogues du roman. Ils participaient vraiment à la narration. J’en notais certains à part : ceux qui fonctionnaient comme des mots-clés à ne surtout pas oublier.
Raeliana, Noah, Béatrice… ont des personnalités très marquées qui passent autant par le design que par l’expression. Comment travaillez-vous ces nuances dans les visages, les costumes et les postures ?
Pour les costumes, j’ai carrément acheté une encyclopédie du vestiaire de la noblesse européenne [note de la rédaction : probablement un ouvrage coréen non publié en France]. Même si c’est de la Fantasy, il faut un fond de vérité pour que l’ensemble soit crédible. J’ai donc passé énormément de temps sur les vêtements.
Pour les expressions, les postures et les comportements, j’étais plutôt à l’aise : je me suis facilement identifiée aux personnages. C’est vraiment le travail sur les costumes qui m’a demandé le plus d’efforts.
L’introduction de Béatrice amène la question de l’identité et du « double » : que devient la personne d’origine lorsqu’une héroïne occupe son rôle ? Comment avez-vous abordé visuellement cette tension dramatique sans révéler trop tôt les enjeux narratifs ?
(Attention ! Spoiler dans la réponse)
En réalité, Béatrice est Raeliana. C’est un spoiler, mais c’est l’essence même du personnage. J’ai donc tout misé sur l’opposition : le jour et la nuit, le feu et la glace.
[Précision de la rédaction : Visuellement, l’opposition entre les deux personnages se traduit par des tendances colorimétriques : Béatrice, blonde aux yeux bleus, apparaît souvent dans des tenues aux tons froids et discrets (bleu, blanc, teintes pâles), tandis que Raeliana, avec ses cheveux bruns et ses yeux verts, est régulièrement associée à des couleurs plus vives ou chaleureuses (vert, rose, nuances plus éclatantes)].
On est face à un personnage timide, introverti, presque effacé. Béatrice joue le rôle de meilleure amie qui disparaît très tôt et devient peu à peu l’antagoniste. Mais je tenais à ce qu’elle évolue sans devenir totalement détestable : même lorsqu’elle glisse vers un rôle de vilaine, elle reste fragile, hésitante. C’était important pour conserver cet « entre-deux ».
Parmi vos personnages, lequel avez-vous pris le plus de plaisir à dessiner, que ce soit pour son design, sa gestuelle ou sa personnalité ?
En réalité, même s’il apparaît peu, j’ai eu un coup de cœur pour un personnage secondaire : l’escroc aux cheveux foncés.
L’univers de Raeliana s’inspire d’une esthétique de la « Fantasy historique », avec des décors et des costumes qui évoquent fortement l’Europe d’autrefois. Quelles ont été vos principales références pour imaginer l’architecture, les vêtements, les couleurs et l’atmosphère générale du webtoon ?
Votre question me rappelle un petit malentendu courant : le public coréen ne connaît pas forcément les vêtements et l’architecture occidentaux d’époque. Il y a donc une petite confusion entre l’époque médiévale et l’époque moderne. Quand je parle « d’époque moderne », je veux dire à partir du XIXᵉ siècle.
Or, il y a un indice qui peut sembler évident pour certains, mais pas pour tous : Raeliana utilise une arme à feu, et l’apparition de ce type d’armes correspond plutôt aux années 1800. En fait, je ne me suis pas attachée à reproduire fidèlement une période ou un pays précis, mais je me suis beaucoup documentée sur l’architecture et l’esthétique européenne du XIXᵉ siècle pour donner un cadre cohérent.
Est-ce qu’il y a un livre en particulier qui vous a marqué, en dehors de l’Encyclopédie que vous avez mentionnée ?
J’ai beaucoup étudié les vêtements, mais aussi le travail des artisans. Dans l’art, on retrouve toute l’ambiance d’un quotidien : le contexte social, les tenues, les personnages, la vie de tous les jours.
En réalité, je ne me suis pas appuyée sur un seul ouvrage précis mais j’ai plutôt constitué une banque d’images. J’avais envie de montrer l’art de vivre de l’époque : le mobilier, la décoration, les vêtements, mais aussi le jardinage. Encore une fois, même si l’histoire est qualifiée de Fantasy, j’avais besoin de cette base authentique pour que le monde de Raeliana reste crédible et vivant.
Que souhaitez-vous dire aux fans francophones qui auront la chance de vous rencontrer au Salon du livre et de la presse de jeunesse ?
J’ai un conseil de grande sœur : Lisez le plus possible. La lecture nourrit l’âme. C’est votre futur capital immatériel. Alors faites-vous plaisir et dévorez des livres.
Pour terminer, revenons sur le live, qui a permis à Whale de partager d’autres aspects de sa carrière et de sa manière de créer.
Sa venue en France et sa première séance de dédicaces (de sa vie) à Lyon l’ont profondément marquée. En Corée, faute de temps et à cause de la digitalisation, les rencontres avec les lecteurs sont rares pour les auteurs, donc pouvoir les voir « en vrai » a été un moment inoubliable pour elle.
Concernant ses goûts, Whale a toujours aimé dessiner et lire des mangas, notamment des œuvres seinen et orientées action, citant Slam Dunk comme l’une de ses séries de cœur. Pour nourrir sa création, elle observe les tendances et ce qui touche le public pour s’en inspirer.
Même si le dessin a toujours été une passion, son parcours artistique a connu des doutes : un premier projet passé inaperçu l’a presque convaincue que ce milieu n’était pas pour elle, avant que de nouvelles rencontres ne la ramènent vers ce chemin. Humble, elle dit ne pas pouvoir assumer seule la réussite de Comment Raeliana a survécu au manoir Wynknight, puisque le roman d’origine était déjà formidable. Elle se considère comme « une plume au service de Milcha ». L’animatrice du live a d’ailleurs rappelé l’importance de ce webtoon dans l’histoire de la Romantasy : dès 2017, la série a participé à installer les codes du genre en étant l’une des premières de ce style. Le live a aussi été l’occasion d’évoquer les cinq années de prépublication et la leçon la plus précieuse que la série lui a laissée : apprendre à préserver sa santé pour continuer à créer.
Sur le plan graphique, Whale a expliqué qu’elle prenait un vrai plaisir à dessiner les personnages secondaires et les figurants : ceux pour lesquels le roman ne donne presque aucune indication : le bibliothécaire, la reine… Autant de figures où elle peut laisser libre cours à son imagination, sans contrainte, et déployer pleinement son travail de dessinatrice. À l’inverse, les personnages principaux arrivent avec un cadre précis, représentés sur la couverture du roman, ce qui impose naturellement plus de limites. Quant à Noah, elle confie qu’il n’était pas difficile à dessiner en soi, mais qu’il représentait une véritable pression, tant les attentes du public autour de lui étaient grandes.
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