Très bon
11 juillet 2024
De sang froid est sans doute un des premiers chefs d’oeuvre de la non-fiction novel [1], ce genre littéraire à mi-chemin entre le documentaire réaliste et la fiction. Truman Capote lui a conféré, si ce n’est son acte de naissance, du moins ses lettres de noblesse, y sacrifiant aussi sa santé et sa carrière, qui s’est arrêtée après ce chef-d’oeuvre.
Quand commence cette BD, Truman Capote est au sommet de sa gloire. De sang froid est sorti en 1966 aux Etats-Unis et a été traduit dans la foulée en France. C’est un énorme succès, que Richard Brooks est en train d’adapter au cinéma. C’est pour cette raison que Truman Capote revient à Garden City. [2]
C’est l’occasion pour Nadar et Betaucourt de se/nous plonger dans la tête de Truman Capote et les affres de la création, en revenant sur les cinq ans d’enquête menés par Capote, sur sa rencontre avec les assassins, Richard (Rick) Eugène Hickok et Perry Smith. C’est ce dernier surtout qui a durablement marqué Capote, qui a trouvé en lui une sorte de "double-négatif", petit, très sensible et curieux, homosexuel et à l’enfance très difficile. Nos deux auteurs nous montrent combien Truman Capote s’est investi dans ce travail (allant jusqu’à payer les frais d’avocat et même jusqu’à financer les pierres tombales des deux assassins, qui ont été pendus !), des années durant, du fait des appels successifs. "Au point où j’en suis arrivé, j’ai besoin de savoir comment mon livre va finir" (p.56). De fait, Capote a besoin que l’histoire se termine, et elle se termine mal, les deux assassins étant condamnés à mort.
Nadar et Betaucourt ne cachent pas toutes les ambiguïtés de Capote, son côté dandy et insupportable par moments, le décalage avec la population locale, ses mensonges parfois (du moins ses petits arrangements avec la réalité), "l’utilisation" de cette histoire à des fins personnelles. Perry lui en fait d’ailleurs le reproche : "En fait, tu veux te servir de moi ? C’est ça ?...J’ai tué quatre personnes et toi, tu vas créer une oeuvre d’art"(pages 38-39).
Truman Capote. Retour à Garden City est une BD très bien construite, alternant les temporalités, en partant du tournage du film en 1967 pour remonter ensuite à la longue enquête menée par Capote, puis au meurtre lui-même, en 1959, et, enfin, à l’enfance de Capote. Pour ne pas nous perdre dans cet écheveau, le très bon dessinateur Nadar utilise tantôt le noir et blanc, en adaptant des images tirées du film de Brooks, tantôt la couleur (qui varie selon les époques).
Du très beau travail donc. Une sorte de BD de reportage sur un roman-enquête. C’est raccord !
Par Philippe LEBAS
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Sur ActuaBD, lire les chroniques des derniers ouvrages de Nadar
– Le Monde à tes pieds, La Boîte à Bulles, 2017.
- Fatty, Futuropolis, 2021.
– Les sauvages, Futuropolis, 2023.
[1] Capote l’appelle le roman-vérité. En français, on nomme ce genre le roman non fictionnel, voire le " romanquête".
[2] Pour en savoir plus, il est possible d’écouter l’émission de Fabrice Drouelle, Affaires sensibles, ou bien de voir le film Truman Capote de Bennett Miller, interprété par Philip Seymour Hoffman, qui obtint pour ce rôle l’Oscar du Meilleur acteur en 2006.