Très bon
29 juillet 2025
Japon, 1375, en pleine époque Muromachi, lors d’une période instable où la cour japonaise est divisée entre le nord et le sud. Le héros de l’histoire, Oniyasha, est un jeune garçon de 12 ans. Fils de Kan’ami, fondateur et acteur-vedette de la troupe de théâtre « Kanze », il ne semble malheureusement pas avoir hérité du talent de son père, au grand dam de ce dernier. Les moqueries et les railleries rythment le quotidien du pauvre garçon.
Pourtant, Oniyasha est intelligent. Il s’interroge sur l’utilité des spectacles et de la danse, qui ne sont pas des besoins aussi essentiels que manger ou dormir. Il passe alors par un parcours d’apprentissage atypique, fait de questionnements, de tâtonnements, d’expérimentations et de rencontres qui l’amènent à évoluer sur le plan personnel, mais aussi à transformer l’art théâtral interprété par la troupe Kanze, le « sarugaku », en ce que l’histoire retiendra comme le théâtre nô.
Au fur et à mesure de ses apprentissages, Oniyasha va comprendre peu à peu comment réagit le public, comment le toucher et le satisfaire, sans pour autant trahir sa vision artistique. À force d’efforts et de collaborations (plus ou moins fructueuses), il parviendra petit à petit à imposer son interprétation personnelle du sarugaku, une forme qui deviendra son propre art : le théâtre nô.
Une série fascinante et bien plus profonde qu’il n’y paraît à première vue
Il n’est pas nécessaire d’être un expert du théâtre nô pour apprécier la série de Kazuto Mihara, mais il faut toutefois s’intéresser un minimum à l’art du théâtre et à la culture japonaise pour pouvoir suivre ces six tomes. Que vous appréciiez ou non, les livres sont historiquement denses et leur scénario patine par moments. En effet, Oniyasha doit prouver sa valeur en affrontant différents adversaires dans des tournois, qui lui permettent à chaque fois de se dépasser. Très shônen, comme approche ! Mais il est vrai que ça peut faire un peu redondant par moments.
Le rythme lent du récit se marie parfaitement à celui de la prise de conscience par le héros de ses limites corporelles. Kazuto Mihara retranscrit très bien la sensation d’un temps qui s’étire, alors que le personnage tente de changer les codes de tout un art de manière un peu impatiente. Les longs déliés dans les mouvements de ses personnages sont intéressants, mais uniquement présentés et décrits via le prisme du théâtre et de la danse, ce qui limite leur potentiel et peut les rendre parfois assez froids et unidimensionnels.
Toutefois, les réflexions qui poussent Oniyasha à repousser les limites de son corps et à remettre en question l’environnement dans lequel il évolue apportent une profondeur de lecture qui va au-delà de la simple leçon d’histoire. Le lectorat peut facilement se poser des questions similaires sur son propre mode de vie et le monde qui l’entoure, rendant cette saga plus universelle qu’il n’y paraît.
La qualité du travail éditorial réalisé par les éditions Véga Dupuis est également à souligner, le grand format du manga mettant en valeur l’esthétisme des planches de Mihara et permettant une lecture confortable. Les couvertures sont sublimes, avec un choix de couleurs qui se distingue du noir et blanc habituel des mangas.
Les fans de mangas historiques et les passionnés de culture japonaise seront donc ravis de découvrir cette série, au graphisme un peu particulier mais soigné, qui propose de très belles planches et un rythme détendu. Les autres sont tout de même encouragés à plonger, ne serait-ce que par curiosité, dans cet univers atypique et pourront se laisser happer par la magie du théâtre nô.
Une mini biographie rythmée par des doutes et des tournois
Dans les premières pages de la série, Oniyasha répète aux côtés de son père, Kan’ami, grand maître de l’art du sarugaku. Ce garçon singulier passe son temps à s’entraîner à danser, sans pour autant en comprendre l’intérêt et s’interroge : « Le corps de l’oiseau est destiné à voler, celui du poisson à nager. Qu’en est-il de celui de l’homme ? ».
Ses perspectives commencent à changer lorsqu’il rencontre une femme misérable s’adonnant à une danse, maladroite mais qui l’émeut au plus haut point. Dès lors, il explore l’univers du corps et du mouvement, ce qui l’amène à questionner et à s’affranchir des règles imposées par le théâtre et la danse sarugaku, dont son père est un représentant majeur.
Repéré par le shogun, chef militaire du pays, Oniyasha est invité à se produire devant lui face à d’autres artistes, notamment Zôjiro, un danseur de dengaku, la danse rivale du sarugaku. Le shogun nouvellement arrivé au pouvoir, ayant besoin d’affirmer son autorité, souhaite passer par la culture, notamment la danse, pour conquérir son peuple. Il organise donc un tournoi qui sera remporté par celui qui offrira la meilleure interprétation de la danse du lion, un classique du théâtre japonais.
Tradition et modernité vont s’affronter tout au long de ce tournoi marqué par les performances exceptionnelles d’Oniyasha. Celui-ci propose en effet une toute nouvelle version de la danse du lion, en essayant d’avoir une attitude véritablement féline et animale. Son rival Zôjirô, lui, reste sur une version plus traditionnelle, et remporte la victoire.
Intrigué par la danse originale d’Oniyasha, le vice-shogun demande alors à ajouter une deuxième manche au tournoi dont le thème sera Yoshimitsu, le shogun lui-même. Là encore, Oniyasha se démarque en incarnant les défunts, afin de rappeler au shogun qu’il doit incarner les vœux du peuple. Impressionné devant cette représentation qui assure la victoire de son rival, Zôjirô déclare forfait.
Insatisfait, le shogun décide alors d’opposer les jeunes garçons durant une troisième manche, mais afin de continuer à faire évoluer leur art, Oniyasha et Zôjirô décident de travailler ensemble. Leur choix se porte sur la représentation de Shiokumi, une pièce historique du théâtre dengaku, incomplète et jugée trop roturière. Elle nécessite d’être adaptée pour le public de la cour noble où elle sera représentée. Oniyasha décide donc d’ajouter le savoir-faire du sarugaku et de retravailler le texte pour la rendre plus grand public, au risque de déplaire au shogun.
La série se termine sur Oniyasha qui accepte les limites de son corps grâce à ses retrouvailles avec Satsuki, la jeune fille à un bras qu’il avait rencontrée dans le tome 1, et avec l’homme mystérieux qui lui prodiguait des conseils au gré de leurs rencontres et qui s’avère être Inuô, l’acteur vedette de la prestigieuse troupe de théâtre Hiyoshi.
Par Gaëlle BEDIS
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
The world is dancing T1 - Paru le 05/01/2024
The world is dancing T2 - Paru le 15/03/2024
The world is dancing T3 - Paru le 03/05/2024
The world is dancing T4 - Paru le 12/07/2024
The world is dancing T5 - Paru le 11/10/2024
The world is dancing T6 - Paru le 06/12/2024