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Créé en 1989, Dilbert s’était imposé dans les années 1990 comme l’une des grandes bandes dessinées de la presse américaine, au même titre que les Peanuts, Garfield ou Doonesbury. À travers un humour sec, absurde et souvent cruel, Scott Adams y chroniquait le quotidien aliénant du travail de bureau : open spaces, managers incompétents, jargon managérial et absurdité bureaucratique. Le personnage principal, ingénieur sans qualités distinctives, entouré d’une galerie de collègues devenus emblématiques (le « Pointy-Haired Boss », Alice, Wally, Dogbert…), permettait à des millions de lecteurs de projeter leur propre expérience professionnelle dans ces situations volontairement génériques.
Le succès fut considérable. À son apogée, Dilbert était diffusé dans près de 2 000 journaux à travers le monde. La série donna lieu à de nombreux recueils, à une série animée, à des produits dérivés, ainsi qu’à plusieurs essais à succès, dont The Dilbert Principle, où Adams formulait sa célèbre théorie selon laquelle « les employés les moins compétents sont promus à des postes où ils peuvent faire le moins de dégâts : le management ».
Cette réussite tardive (Adams n’abandonna son emploi salarié qu’en 1995) reposait largement sur son expérience personnelle. Diplômé en économie puis titulaire d’un MBA, ancien employé de banque puis ingénieur chez Pacific Bell, il nourrissait son strip de situations observées lors de réunions et de la vie d’entreprise. Il expliquait souvent que le caractère volontairement neutre de Dilbert, sans âge précis ni fonction clairement définie, expliquait l’identification massive des lecteurs.
Mais la carrière de Scott Adams a aussi été marquée par de nombreuses polémiques, bien antérieures à la chute brutale de Dilbert dans la presse. À partir des années 2000, ses prises de position sur son blog puis sur son podcast Real Coffee With Scott Adams ont régulièrement suscité de vives critiques, notamment pour des propos sexistes, complotistes ou certains propos jugés antisémites (dans un billet de blog publié en 2006, où il mettait en doute le chiffre de six millions de Juifs assassinés pendant la Shoah).
Son positionnement de plus en plus favorable à Donald Trump depuis plusieurs années, même s’il se présentait initialement comme un simple analyste des mécanismes de la communication politique, a progressivement effacé cette distance analytique et contribué à éloigner une partie de son lectorat.
La rupture définitive survient en février 2023, lorsqu’ Adams qualifie les Afro-Américains de « groupe haineux » lors d’un épisode de son podcast, appelant les Blancs à « s’en éloigner ». En quelques jours, des centaines de journaux cessent la publication de Dilbert, et son syndicateur met fin à leur collaboration. Adams refuse de s’excuser, parlant d’hyperbole, et se lance dans une auto-publication par abonnement sous le titre Dilbert Reborn. Affaibli par la maladie, il cesse de dessiner fin 2025, tout en continuant à écrire les strips.
La mort de Scott Adams referme ainsi une trajectoire profondément paradoxale. D’un côté, celle d’un auteur qui a su capter avec une rare justesse le malaise du travail contemporain et marquer durablement l’histoire du comic strip de presse. De l’autre, celle d’une figure publique dont les dérives idéologiques et les déclarations répétées ont fini par éclipser l’œuvre et provoquer son effondrement médiatique.
Reste Dilbert, témoignage acide d’une époque et d’un monde du travail qui, pour beaucoup, n’a pas tant changé. Un strip devenu à la fois miroir générationnel et cas d’école sur la manière dont un auteur peut, par ses prises de position, rompre le lien avec son propre public.
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