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Marly, votre personnage principal, est une locomotive, dessinée dans un style minimaliste. Vous arrivez malgré tout à la rendre très expressive en fonction des sentiments qu’elle ressent. Cela a-t-il été difficile ?
Non, c’est facile : comme il y a peu d’éléments, il suffit de les faire varier ne serait-ce qu’un peu pour qu’il y ait un changement d’émotion. Si j’incline la vitre, on voit tout de suite qu’elle est triste, contrairement à un humain, où il y a beaucoup plus de subtilités. Pareil avec son panache de fumée : quand il est gris et qu’il retombe, ça fait triste, alors que s’il est puissant et blanc, ça fait content. C’est contre-intuitif, mais en fait, c’est très simple.
Je me rappelle qu’en école d’animation, on nous avait montré une planche qui prouvait qu’on pouvait rendre expressif n’importe quoi : il y avait un coussin et, selon sa position ou la manière dont il était dessiné, on ressentait son émotion. Par exemple, s’il était avec les deux coins en arrière, cela signifiait qu’il était fier. Les humains sont codés pour reconnaître les émotions.
C’est aussi quelque chose qui passe par votre travail sur les arrières-plans. Je pense notamment à la scène où Marly découvre la colère : Marly est minuscule mais un immense soleil couchant en double page renforce la solennité du moment.
Tout à fait. C’est un truc que j’utilise beaucoup ; ça me vient notamment d’auteurs japonais comme Tsuge ou Mizuki.
Quand la mère de Marly s’en va, on voit ses enfants petits, de loin, et c’est le décor qui parle. On n’est pas dans leur intériorité mais on comprend qu’ils sont prostrés, tristes. Et c’était l’occasion de faire des beaux décors mélancoliques !
Vous revendiquez des influences aussi variées que Winsor McCay ou Jérôme Bosch. Pour les décors, on sent des inspirations de paysages hollandais comme des codes beaucoup plus pop.
Mes références, ce sont des décors vallonnés que l’on peut trouver en France. J’aime bien aussi le peintre allemand Friedrich pour ses paysages de désolation. Je puise également dans les jeux vidéo comme Zelda : Breath of the Wild ou Elden Ring et j’adore le travail de Katsuhiro Ôtomo sur Hansel et Gretel, avec des décors vus de très loin.
J’utilise beaucoup la profondeur de champ pour happer le regard, créer une fenêtre immersive dans le livre. Je fais attention à ce que les personnages aient toujours la même taille sur une page, comme dans Little Nemo ou Tintin : il n’y a pas de gros plans, ou très peu. Cela me permet d’accentuer l’impression de grandeur quand je les dessine en petit, perdus au milieu d’un grand décor.
Inversement, quand la sirène géante apparaît, sa taille est accentuée par le fait que c’est le premier visage que l’on voit représenté en grand. Elle est gigantesque par rapport aux autres personnages et son visage ou ses mains embrassent toute la page ! Ces jeux d’échelle sont très plaisants à manipuler, ils me permettent de spatialiser mes personnages et, par là, de les rendre, eux et l’univers du livre, plus tangibles.
À propos d’échelle, Marly est au format carré, ce qui reste rare dans la BD.
On avait l’idée de ce format car c’est celui de la plupart des livres illustrés jeunesse. On a passé énormément de temps avec Cédric Kpannou et Charles Ameline [NDA : les co-fondateurs des éditions Réalistes] pour l’affiner et trouver la bonne taille : celle des personnages sur la page, celle de la graisse, de la typographie, etc.
Votre album comprend des images très fortes, comme cette fameuse rencontre avec la sirène mais aussi la naissance de Marly ou encore l’allégorie de la peur... Étaient-elles prévues dès le début ? Le projet initial devait être d’une trentaine de pages et s’élève finalement à plus de 350 pages !
C’était trop dur pour moi de me mettre devant une feuille blanche et d’écrire un scénario. Ça ne me semblait pas être mon langage. Je suis donc parti des personnages avec ce train. Un train, ça arrive en retard, ça allait être ça son problème. Puis j’ai dessiné sa maman, on part sur une histoire de famille et les frères sont arrivés. Ensuite les marraines et les fées. Et la méchante fée qui n’est pas vraiment méchante, d’ailleurs. Les contraintes scénaristiques proviennent des personnages et des scènes qui me viennent en les manipulant au dessin.
À un moment, je me suis mis à ma table et j’ai fait un storyboard. En fait, ça faisait cent pages. On y retrouvait déjà tous ces temps forts ou moments clés. Je l’ai montré aux éditeurs et puis on est parti là-dessus. J’ai fait beaucoup d’allers-retours, je me suis beaucoup trompé, j’ai beaucoup recommencé. C’est aussi le problème de ne pas écrire de scénario... Quand tu rates, tu recommences ! Maintenant, je saurais mieux m’y prendre. De plus, ça a évolué parce que ça s’est étalé sur trois ans et demi, donc mon approche a changé.
J’aime bosser comme ça car il y a une sorte d’excitation, un mystère d’où ça va atterrir. Cela peut cependant être stressant parce que quand tu écris en improvisation, sans structure, parfois tu tombes sur des lieux communs car ton esprit se raccroche à des branches qu’il connaît déjà. Donc tu reviens en arrière. Et parfois tu tombes sur des choses bizarres que tu veux absolument garder. Tout le travail va être de les raccorder et de les faire marcher avec le reste.
Pour revenir à vos personnages, dans la famille de Marly, les femmes sont des locomotives tandis que les hommes sont appelés à devenir cheminots. Y a-t-il une réflexion sur les rôles attribués au genre dans la société ?
C’est marrant, je me demandais quand est-ce qu’on allait me poser cette question ! Je m’en suis rendu compte bien après. Les arbres et les cheminots sont plutôt des personnages masculins, mais je crois que c’est tout. Tous les autres personnages sont féminins. Moi aussi, ça m’a étonné. Avant de faire Marly, j’ai travaillé pour Arte sur L’incroyable périple de Magellan. Pendant un an, j’ai dessiné des hommes « violents », du genre de ceux qui froncent tout le temps les sourcils, dans un style plus dur. Peut-être que, par rééquilibrage, j’ai instinctivement dessiné plus de personnages féminins, pour changer. Il n’y a pas de pensée particulière derrière.
Il y a aussi des personnages détonants comme ces mystérieuses vachères endormies sur leur monture...
C’est une pure fantaisie. J’ai eu l’idée comme ça. Je me suis amusé ensuite à trouver des histoires pour expliquer pourquoi elles sont comme ça. J’espère qu’un jour je pourrais faire un petit livre de contes là-dessus pour éclairer un peu cette manie.
Votre livre est finalement hors d’âge, s’adressant aussi bien à un lectorat jeunesse qu’adulte. Mais lors de vos rencontres avec les lecteurs, avez-vous eu le sentiment de conquérir davantage un public que l’autre ?
Plutôt les adultes.
Comment l’expliquez-vous ?
J’ai déjà vu des parents fuir devant la taille du livre. Ils veulent des histoires courtes à lire le soir à leurs enfants. On peut bien sûr diviser en chapitres, mais si l’enfant aime ça, il en demandera encore avant de se coucher. Du reste, il y a plein de personnages, et parfois ça « jargonne » un peu. J’ai eu cependant plein de retours d’enfants qui ont aimé, mais plutôt autour de huit ou neuf ans. Parfois moins. En fait, ça dépend du contexte familial. S’ils ont grandi dans une famille où il y a des livres partout, ça roule.
Surtout que malgré sa pagination élevée, Marly est très aérée. On est loin d’un album dense comme un Tintin par exemple. Est-ce que votre métier d’animateur vous a influencé dans la narration ?
L’animation, c’est d’abord du rythme. Cette sensibilité au rythme et à la fluidité a pu m’être utile pour Marly, en effet. Toutefois c’est un bagage à double tranchant. Quand on vient de l’animation et qu’on passe à la BD, le piège est d’avoir tendance à apporter trop d’attention au découpage du mouvement, alors qu’en BD, c’est l’ellipse qui est intéressante, entre autres ! C’est le gros écueil dans lequel je suis tombé dans les versions précédentes du livre. Traiter la case comme un écran. Chemin faisant, j’ai réussi à m’en détacher.
On parlait des émotions par le décor : c’est quelque chose qui marche très bien en bande dessinée, un grand décor sur une double page permet de moduler le rythme, suggérer une émotion, clôturer un cycle, etc. Suggérer les émotions via le décor et le dessin permet de communiquer des choses ambiguës et moins figées sans passer par le dialogue ou le mouvement. Je ne m’interdis pas la représentation du mouvement, au contraire, j’essaie de l’imbriquer avec les avantages et les contraintes de la bande dessinée.
Vous pouvez aussi varier le cadrage avec un « écran » complètement malléable.
J’ai passé beaucoup de temps à penser la manière dont le regard circule dans la page. Dans la scène de l’arrivée des marraines, le séquençage de leur atterrissage forme un mouvement qui se décompose. Hergé utilise ça dans une case célèbre du Crabe aux pinces d’or, citée d’ailleurs par Benoît Peeters dans son ouvrage Lire la bande dessinée.
Vous utilisez des voix off ou des narrateurs comme le personnage de l’oiseau, cela peut aussi rappeler certains dessin animés.
Oui, et dans les contes de manière générale ! C’est aussi une béquille qui m’a bien aidé à structurer ma narration. Je me suis éclaté avec ce personnage-là.
Il y a aussi la narration via les émissaires de la patronne, les deux visages parlants sur son plastron. Leurs bulles spécifiques sont incrustées directement dans la marge des cases et illustrent le dialogue intérieur et contradictoire du personnage de la Patronne ; cette dernière étant mutique. Un genre de double voix off hybride. C’est un procédé risqué, car confus par moments. Je suis content d’avoir essayé, mais je ne pense pas m’y risquer deux fois. D’après les retours que j’ai reçus, on s’y perd un peu à la lecture, ce qui est un problème ! Manipuler un procédé de narration comme celui-ci demande de l’expérience.
Votre profession d’animateur vous a permis d’user de registres variés. Pour de futures BD, avez-vous envie d’explorer d’autres styles graphiques ?
Je pense que si je faisais un polar par exemple, je changerais le type de cadrages, c’est un rapport à la narration qui est différent. On n’est pas dans l’improvisation : il faut que ce soit huilé. Même au sein de Marly, j’ai modulé le style. La première fois que j’ai dessiné la sirène, j’ai fait exprès de la faire un tout petit peu trop réaliste pour qu’il y ait une forme de dissonance d’un seul coup et qu’on soit saisi par l’image.
Marly est née initialement au détour d’une illustration de votre premier livre Gros Bisous. On peut aussi reconnaître l’une de ses « cousines » au détour de votre court métrage Pipine. Plus récemment, vous avez réalisé des sculptures autour de cet univers et même une amorce de jeu vidéo. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?
J’ai grandi dans les années 1990 et dans l’ère des franchises avec cette idée qu’une œuvre peut se dériver sur différents supports. Je n’ai pas nécessairement envie de faire quelque chose de commercial mais davantage explorer d’autres formes artistiques comme une récréation créative.
J’adore les jouets, sculpter et penser les choses en volume. J’aimerais bien voir aboutir le projet de jeu vidéo mais cela reste très dur à concrétiser, notamment pour trouver les bons partenaires et des financements. J’ai réalisé quelques maquettes, même si c’est anecdotique, dans l’esthétique Game Boy. C’est stimulant car cela apporte d’autres contraintes et ces dernières donnent des idées. Avant de faire la bande dessinée, j’avais ainsi commencé un jeu vidéo, dans lequel je voulais que les trains aient des sortes d’assistants et j’ai fait des robots parce que les pixels sont carrés et donc c’est plus simple de faire ce genre de formes. J’ai décidé de garder ce concept de robots pour la BD. Ils ont changé de design et ce sont devenus les frères de Marly.
Quels sont vos prochains projets ?
En ce moment, je travaille dans l’animation mais l’année prochaine, je vais prendre du temps pour moi et penser de nouveaux projets. Ce qui est sûr, c’est que ce sera dans le même univers que celui de Marly. J’ai mis beaucoup de temps à le concevoir et j’ai encore envie de jouer avec !
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L’exposition Marly se tient jusqu’au 15 octobre à la Médiathèque Violette Leduc (75011) dans le cadre du festival Formula Bula.
À noter : une exposition dédiée à l’œuvre d’Emmanuel Lantam se tient également à l’espace Saint-Rémi à Bordeaux jusqu’au 30 septembre 2026.