Très bon
6 novembre 2024
Le récit débute comme une histoire lambda d’une immigrée chinoise à New-York. Ipo était une doubleuse dans des films d’action à Hong-Kong dans les années cinquante. Un petit bout de femme explosif sans la moindre émotion dans le regard. Mais connaissant Marjorie Liu, son héroïne est loin d’être une demoiselle sans défense. Bien qu’un passage présente le jeune Bruce Lee à la rescousse de la belle harcelée, elle et son amie, par des militaires en quête d’aventure d’un soir : Ipo est une dure à cuire !
Mais l’apparition de l’acteur légendaire renvoie le lecteur, non seulement aux métiers du cinéma, mais également aux démons qui hantaient ses cauchemars jusqu’à sa mort. Un mythe qui ne cesse de tourbillonner dans l’esprit, tout en découvrant la vie de Ipo. Une existence plutôt commune à bien des immigrés chinois. Un mari, deux billets sans retour pour les États-Unis et deux beaux enfants pour compléter le tableau idyllique. Si ce n’est la personnalité de glace de la mère de famille.
Toujours en parfaite symbiose avec le scénario, Sana Takeda apporte une atmosphère sombre au récit. Un environnement terne, l’air pesant de la Covid-19 planant encore sur New-York, obligeant tout le monde à porter un masque... sauf Ipo qui ne se dépareille jamais de sa cigarette aux lèvres tandis qu’elle s’occupe constamment des plantes de son jardin ou de la terrasse du restaurant de ses enfants.
C’est d’ailleurs elle qu’on retrouve en couverture, dans un plan qui résume approximativement le fil conducteur de cette nouvelle série prometteuse. Une femme mystérieuse qui fume sa cigarette, du sang coulant de la commissure de ses lèvres, des fleurs, des racines aux griffes acérées, une poupée et un crâne. Celui, sans nulle doute, de la créature retrouvée dans le jardin des anciens voisins. Ce squelette d’origine inconnue qui sème le trouble dans l’esprit et dans la tranquillité du quartier.
Si Ipo est bien l’héroïne taciturne de Night Eaters, ce sont ses enfants qui vont mener l’enquête pour comprendre les mystères, visiblement cachés dans la maison effrayante en face de chez eux. Cette masure qui tient debout par la force des mauvaises herbes, dont les racines soutiennent les cloisons dans un semblant d’habitation.
Une immersion totale dans la culture chinoise avec ses monstres et ses démons, mais également dans l’ésotérisme des quatre coins du monde au cœur de la « Grande Pomme », ville qui a vu tant de colons du bout du monde arriver avec leurs propres croyances et créatures mystiques au fil des siècles.
Un premier tome qui pourrait se suffire à lui seul aux vues de sa conclusion qui apporte des réponses aux secrets de famille, mais qui ouvre les portes à tant de possibilité... et qui sait : retrouver une nouvelle fois Bruce Lee dans les méandres du scénario rondement mené par Marjorie Liu et sublimé par le graphisme de Sana Takeda, comme un crayonné magnifié par des couleurs glauques et froides.
Par Marc VANDERMEER
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Night Eaters T.1 : Elle dévore la nuit. Scénario : Marjorie Liu. Dessin : Sana Takeda. Editeur : Delcourt. 208 pages. Sortie : le 4 septembre 2024. Prix : 25,50 euros.
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