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Très bon
5 juin 2026
Les trois jeunes Italiens traversent la frontière dans la neige, en haute montagne, alors qu’ils ne sont encore que des adolescents. Ils vont travailler pour survivre et aider leurs familles restées de l’autre côté de la frontière. Malgré les humiliations et le manque de considération, ils demeurent humbles et serviables, résignés comme des esclaves modernes convaincus qu’ils n’ont pas vraiment le choix. Même lorsque leurs employeurs se retrouvent en difficulté, ils sont les seuls à agir pour sauver des vies, se révélant des exemples de fidélité et de droiture.
L’histoire retrace une période d’après-guerre peuplée presque exclusivement de personnages masculins, fonctionnant avec un strict minimum d’émotion et d’empathie, pour lesquels les échanges relèvent avant tout de rapports de force ou d’intérêts économiques. Les femmes sont là pour tenir la maison et élever les enfants, guère davantage.
Le héros de l’histoire, Melchio, est déjà un adolescent dur et sûr de lui. Il le demeure à l’âge adulte : doté d’un fort caractère, mais sachant rester à sa place, même s’il nourrit des ambitions personnelles, comme celle d’ouvrir un jour sa propre scierie. Dans ce récit, pas d’histoire d’amour, pas de tendresse, peu de moments de relâchement. La seule compagne fidèle et présente tout au long de l’aventure, c’est Mona, la jument qu’il a vue naître. Elle représente le lien avec le père disparu, puisqu’elle est née de la jument de celui-ci, morte en mettant bas.
Mona et Melchio entretiennent un lien indestructible, qui prolonge presque à l’identique celui qui unissait le père à son propre cheval de travail. C’est finalement cette jument qui s’illustre le plus dans l’histoire : elle sauve à plusieurs reprises le jeune héros et ses compagnons. Anonyme, parfois maltraitée, toujours au second plan mais constamment présente, elle mérite pleinement de donner son nom à l’album.
L’autre personnage secondaire, mais omniprésent, est la montagne. Les dessins sont précis et l’on sent que l’auteur connaît intimement les sommets rocheux qu’il représente d’un trait aiguisé, avec des arêtes saillantes et anguleuses, des contrastes de gris puissants s’opposant à des ciels d’un bleu intense ou d’un blanc éclatant. Il vit dans le massif des Écrins, décor que l’on peut admirer à presque chaque page.
La montagne est représentée en toutes saisons. Ses dangers font partie intégrante du récit : chutes de neige brutales, avalanches, froid extrême. On découvre également le travail dans les mines d’altitude et la précarité des ouvriers, confrontés non seulement à la neige et au gel, mais aussi à l’atmosphère polluée des galeries, aux risques d’effondrement et aux coups de grisou. L’auteur connaît tout aussi bien le métier de bûcheron, pratiqué par son père et son frère. Au passage, il transmet au lecteur un vocabulaire spécifique à cette profession aujourd’hui largement disparue sous cette forme.
Eric Savoldelli a été formé par Jean-Marc Rochette, et cela se ressent dans le rythme et le traitement du récit. Pourtant, une personnalité graphique propre se dégage rapidement et confère à l’album son identité. Le rendu est très réaliste et les personnages semblent directement issus de poses photographiques retravaillées, contrastées puis épurées jusqu’à obtenir un noir et blanc d’une grande finesse. Peu expressifs, le regard souvent fermé ou perdu au loin, ils laissent les dialogues porter l’essentiel des émotions.
Les textes sont clairs et concis, allant droit au but, à l’image de ces hommes harassés de travail qui ne s’embarrassent pas de longs discours. Le rythme est posé, presque lent : précis dans les scènes dialoguées, contemplatif dans les séquences en extérieur. L’ensemble est rehaussé par une mise en couleur qui distingue nettement les personnages des décors. Les paysages, essentiellement forestiers et montagneux, bénéficient d’aplats assez vifs, dominés par les bleus et les rouges, tandis qu’un crayonné charbonneux, tirant vers l’ocre ou le brun clair, modèle les ombres des visages et des corps.
Ce traitement confère à l’ensemble une grande cohérence esthétique et permet de suivre aisément les personnages malgré les années qui passent. L’album est publié aux éditions Les Étages, une petite structure elle aussi installée en altitude, dans le massif des Écrins, qui édite avec soin et parcimonie des récits de montagne. Une lecture à la fois rude et majestueuse.
Par Laurent MENUT
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Mona - Par Éric Salvodelli - Les Étages Éditions.
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