Comment est né ce projet ?
Loïc : C’est un assez vieux projet. Je dirais que ça date de 2015. À l’époque, un dessinateur nommé Stéphane Benoît m’avait approché. Il aimait bien mon travail, notamment Le Temps des mitaines, que je venais de publier avec Anne Montel.
Il avait déjà une approche avec des personnages un peu japonisant, anthropomorphique, mais n’avait ni histoire ni nom pour ses personnages. Il se trouve que j’avais déjà de l’intérêt pour les Yokai à l’époque. Je me suis retrouvé à mélanger mon amour pour Sherlock Holmes avec celui des Yokai. À l’époque, on avait un autre titre pour la BD et on avait signé chez Akileos. Mais le temps a passé et Stéphane n’a pas avancé dessus. Tant et si bien que le projet avec l’éditeur a été suspendu. C’est à ce moment que Margo rentre en ligne de compte. J’avais découvert son travail et j’aimais beaucoup ce qu’elle faisait. Je l’ai par la suite approché pour lui proposer de reprendre la partie illustration. Le travail de Stéphane n’a pas été perdu puisqu’on a récupéré une partie de son storyboard.
Caleb, le protagoniste, est un chat, tout comme d’autres personnages du récit tels que Tristan et sa mère. Ils sont de ce fait des Gaijin, autrement dit des étrangers. Les habitants de l’île d’Onogoro sont majoritairement des oiseaux en tout genre. Pourquoi ce choix au niveau du bestiaire ?
Loïc : Effectivement, les Gaijin, c’est les autres races, donc il fallait bien en trouver une pour les locaux. La grue est arrivée en première dans l’écriture. Et il y a tellement de sortes d’oiseaux différents que l’on peut s’amuser vraiment à varier le bestiaire, façon Planète des singes. Si on veut faire un gros paysan, une chouette c’est pas mal. Et pour des nobles, une grue colle bien à cette image. Il y a tellement de diversité dans les oiseaux que ça m’a orienté dans ce choix.
Et par rapport aux Gaijin - donc aux étrangers - il faut savoir que le japon était très longtemps fermé à l’extérieur. Sans être de grands historiens, on sait très bien que quand il s’est ouvert au reste du monde, ça n’a pas été facile. Et encore aujourd’hui.
Margo : Même au niveau du design des personnages, c’est tout à fait approprié de choisir ces familles d’oiseaux, pour aller explorer différents caractères.
Qu’est-ce qui vous a inspiré pour la création de ce duo assez atypique ? Comment avez-vous construit leur dynamique ?
Loïc : Stéphane les griffonnait déjà un peu partout avant qu’ils aient une histoire. Quand on dit “chien et chat” c’est une expression courante pour signifier que l’on ne s’entend pas très bien. Ce qui donne une dynamique de duo. Après, je n’ai pas été chercher loin. Mon amour de Conan Doyle en faisant de Caleb un enquêteur-Samourai, à la Sherlock. Et son fidèle compagnon Doglass qui n’est pas forcément mis en valeur, c’est Watson. Je pense que j’ai aussi été très inspiré par les animés. Il y a beaucoup de Samurai Champloo dans le côté détestable de Caleb. Ce duo est un mélange de Conan Doyle et de Toriyama, d’enquête et de Shōnen.
À quel niveau vous êtes-vous documenté sur le folklore et les Yokai ? Par rapport à ce qui est purement inventé.
Loïc : Aucun des Yokai de l’histoire et des futurs tomes n’a été inventé. C’est vraiment documenté, j’ai plusieurs livre sur les Yokai, notamment le Dictionnaire des Yokai de Mizuki (Ed. Cornélius). Je pioche tout simplement dans ces livres pour le folklore. Même Onogoro, l’île où se passe l’action. Par contre, ce qui a été inventé pour la BD, c’est les larmes contenant les fameuses créatures. Pour le choix des Yokai, j’ai pris mes préférés, à savoir le Kitsunebi et Yuki Onna et je trouvais ça bien qu’il y ait la glace et le feu pour des personnages d’une même équipe.
Margo : Moi je m’appuie surtout sur des estampes. Aussi, le caractère que l’on veut donner à cette série avec pas mal d’humour et des Yokai qui servent pour le combat, mais ne sont pas particulièrement agressifs, fait penser à l’animé Pompoko et ses Tanuki et leurs caractères assez joyeux mais en même temps malicieux, faisant peur aux humains.
L’histoire se passe dans un Japon médiéval imaginaire. Quelles sont vos influences graphiquement pour les quelques décors que l’on aperçoit ?
Margo : je lis pas mal de mangas qui se passent dans cette période médiévale, ce qui m’inspire beaucoup. Pour la documentation je m’appuie beaucoup sur le travail d’Hokusai, qui au 19e siècle a sorti des livres qui s’appellent des Mangas, mais sont en fait des carnets de croquis qui détaillent toute la vie quotidienne des Japonais de cette époque. Avec les maisons, les décors et objets du quotidien. Je suis allé directement à cette source.
L’histoire à la particularité d’alterner grossièretés et langage riche soutenu. Pouvez-vous expliquer cette approche ?
Loïc : C’est inhérent à mon écriture. L’ensemble de ce que j’écris est apparemment - mais ce n’est pas moi qui peux en juger - écrit dans un langage soutenu. Sauf que dans Les Larmes du Yokai, on est dans la gaudriole, dans le comique et j’aime beaucoup justement la rupture de ton que ça peut provoquer. Dans la mesure où on peut s’habituer pendant deux secondes à un peu châtier et tout de suite après, notamment par l’intermédiaire de Caleb, la rupture de ton survient. Mais il est plus dans la cruauté du jeu de mot ou dans la moquerie. Il n’y a pas non plus des “enc***” ou des “vas te faire f***” toutes les deux secondes. Il est grossier dans son attitude. Ne pas suivre avec le langage n’aurait pas été très correct. L’humour passe par cette rupture.
Margo : Il y a de belles trouvailles au niveau des insultes justement. Comme c’est quand même une BD jeunesse, il y a par exemple “tête de pâté” ou des choses du genre. Ce qui permet de dédramatiser des situations aussi parfois.
Loïc : Le dessin sert le même propos. Si on avait un dessin réaliste, avec des scènes de morts, on ne serait plus du tout dans de la jeunesse. Sauf que comme le dessin de Margo est très mignon, on peut se permettre de glisser quelques horreurs de temps en temps et ça passe.
Vous êtes plutôt le chien Doglass ou le chat Caleb ?
Margo : Moi je suis plus Doglass, étant contre le conflit. Il est surtout dans la tempérance, essayant toujours de rattraper un peu tout “les feux” que peut allumer Caleb peut allumer tout le temps.
Loïc : Moi je suis un gros mélange des deux, détestant aussi le conflit. Je suis assez moqueur et sale gosse comme Caleb. Ce personnage est vraiment chouette à écrire, on peut faire sortir des horreurs de sa bouche et c’est chouette à écrire. C’est aussi bien quand il se prend des raclées. C’est très jouissif de faire un personnage de sale gosse mais avec des personnages autours qui ne se laissent pas faire. Et il reste attachant.
Notamment avec le mystère des abeilles qui meurent en masse, l’histoire évoque une thématique écologique importante. C’est quelque chose qui vous tient à cœur ? Et surtout comptez-vous continuer sur cette voie pour la suite ?
Loïc : Le but de cette série, comme un peu souvent ce que je fais dans mon travail d’écriture, c’est sous couvert de fiction d’aborder des thématiques tout à fait contemporaines et sociétales. Il y a des abeilles mais on peut aller plus loin. Dans le tome 1, les antagonistes creusent la terre pour des raisons qui leur appartiennent. ça libère un gaz et pour moi derrière c’était aussi parler de l’extraction de gaz de schiste. Pour le tome deux on abordera la sororité et le féminisme, ainsi que la lutte des classes. Chaque album sera l’occasion d’aborder une thématique qui me touche, mais pas que écologique.
Le Yokai de Caleb est un renard de feu. L’illustratrice de l’album s’appelle Margo... Renard. Coïncidence ?
Margo : C’est un pur hasard et c’est très bien comme ça (rires). Mais le projet a débuté avant que Loïc me contacte, je ne pense pas qu’il m’ait choisi pour ça.
Pour quand la suite est-elle prévue ? Que peut-on en attendre ?
Margo : C’est prévu pour la rentrée 2025 et on peut en attendre beaucoup de bastons (rires). Mais surtout, on en apprendra plus sur l’histoire de Caleb...
Loïc : Ça s’intitulera “Histoire de fantômes chez moi”. Caleb retournera dans ses terres qui l’ont vu grandir. Il va se retrouver plongé au cœur d’une guerre civile divisant les femmes et les hommes, avec Caleb et ses compagnons au milieu.
Par Rémi BARNAULT
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À lire sur ActuaBD.com :
Les Larmes du Yokai T.1 - Par Margo Renard et Loïc Clément - Storyboard de Stéphane Benoît et couleurs de Grelin - éditions Glénat. Format 21.5 x 29.3 cm. 87 pages couleur. 15,95 €. Album paru le 11 août 2024.