Bon
24 septembre 2025
Le récit commence en images, puis par ces mots : « Il était une fois un tas de chair, de graisse, d’os, de poils...Le reste, on s’en branle ». Le ton est donné. Cette jeune femme, cette madame tout le monde, s’adonne sans retenue à l’ivresse, la drogue et le sexe. Elle fréquente assidûment les bars où elle retrouve amant et amis, passe ses journées au lit, et observe de temps à autre le monde extérieur de derrière l’écran rétroéclairé de son portable.
N’y voyez rien d’une dolce vita, comme si cette profusion de jouissance immédiate et constante devait susciter la convoitise alors que ce naufrage personnel relève davantage du pathétique et de la souffrance. Sa blessure narcissique la hante. La nuit, si elle n’est pas dans un état second, cela lui bourre le mou de la cervelle jusqu’au bord de l’implosion. Quant au jour, elle recherche en vain les moyens d’une cicatrisation en explorant à tout va les formes de validation de soi, notamment s’agissant de son corps. Ce véhicule de l’âme dont elle a hérité à la naissance la crispe.
Doit-elle s’inscrire sur Onlyfan ? Se mettre en compétition avec les autres morceaux de viande qui étalent leurs abats sur les réseaux sociaux ? Sa dépression et ses angoisses - dont son éco-anxiété - l’envahissent. La moindre difficulté prend les formes d’une insurmontable montagne. Le travail est impossible. L’amour déçu et les schémas toxiques la tuent à petit feu. Quand l’obscurité se décidera-t-elle donc à l’avaler ?
Les aventures fictives de Léa MKL s’inscrivent dans une longue histoire de l’autofiction en bande dessinée. Aline Kominsky-Crumb, figure tutélaire du festival Formula Bula 2025, ou Julie Doucet, figure underground québecoise, ont toutes deux pratiqué une autofiction qui refuse les injonctions d’une féminité circonscrite par les hommes. Pas d’idéal féminin, mais la réalité, aussi crue soit-elle. On ne s’embarrasse d’aucune fausse pudeur. Dans cet album, on retrouve ces principes incarnés haut et fort par Léa avec un dessin très brut et suggestif - on ne voit pratiquement jamais ses yeux et sa bouche -, jouant avec les formes et les espaces saturés, alternant les pleine pages avec des gaufriers.
L’humour noir et une écriture caustique composent la trame du livre et donnent un relief aux aventures de Léa. De Trauma Eats, qui vous livre en moins de deux avec ses livreurs sous-payés, à l’insulte « ta mère la woke » au signe astrologique de sa bio Tinder : « Poissons ascendant pétasse », on s’amuse. Sa rage intérieure l’imagine en Godzilla détruisant le monde. Ces références graphiques, ces bons mots qui égrènent l’album, sont plaisants à lire.
Si Les aventures fictives sont peut-être conçues comme à rebours de l’autobiographie cathartique, il nous semble que le personnage - et l’autrice - Léa, à travers la pratique du dessin, l’aspect collectif des festivals, et l’univers créatif évoqués dans la dernière partie de l’album, relève justement de l’acte cathartique. Sur une ligne de crête entre l’autobiographie et l’autofiction, le personnage de Léa, par la mise en scène de ses déboires et une plein conscience de ses défauts - pas ceux créés par les injonctions de la société -, ébauche un possible chemin de rédemption vers une cohabitation sereine avec son ego.
En revanche, il faut reconnaître que le terme de l’album est une pirouette bien trouvée, pleine de malice et d’un second degré délicieux. Car au-delà du mal-être qui envahit Léa, qui mêle notamment expériences traumatiques, dépression et angoisses, peut se poser la question du bonheur. Dans quel mesure cette injonction contemporaine à la félicité constante et ce refus du spleen, même passager, n’engendre pas frustration et dévalorisation de soi face à la réalité de la vie ?
La nouvelle bande dessinée de Léa MKL - aux éditions Super Loto - joue avec beaucoup de talent sur le questionnement des lecteurs et lectrices. A-t-on, à telle page, Docteure Léa ou Miss MKL ? Dans quelle mesure l’autobiographie vient nourrir la narration ? Si notre propos d’ensemble peut, probablement, laisser penser qu’on ressortirait abattu de cette lecture, tant le sujet est déprimant, il n’en est rien. L’humour noir et des idées graphiques pertinentes servent un propos intéressant sur le quotidien et le mal-être. La narration est fluide et nous ne sommes jamais perdus dans ce maelström de sentiments où l’extase succède à la désillusion. Avis aux amateurs du genre.
Par Romain GARNIER
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Les Aventures fictives - Par Léa MKL - Éd. Super Loto - 200 pages - 16 X 24 cm - Bichromie 2 couleurs (pantones violet et noir) - 22 euros.