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Christian Dzellat-Nkoussou : « La culture n’a de sens que lorsqu’elle est partagée. » [INTERVIEW]

Par Christian MISSIA Dio 11 mars 2025 
Nouveaux acteurs sur le marché de l’édition, GrioKids et Nofi Éditions ont pour ambition de valoriser les cultures africaines et afro-caribéennes à travers la jeunesse. Avec GrioKids, le fondateur et CEO Christian Dzellat-Nkoussou propose une plateforme de streaming audio mêlant contes, comptines et podcasts éducatifs. En parallèle, Nofi Éditions se positionne également dans la bande dessinée et le livre jeunesse avec des titres comme Narinto et Zombies à Port-Bouët, mettant en avant des récits ancrés dans les cultures afro. Deux initiatives qui participent à une nouvelle dynamique éditoriale. Présentations.

Bonjour Christian Dzellat-Nkoussou, vous êtes le fondateur de GrioKids, une maison d’édition dédiée à la littérature jeunesse. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce projet ?

Christian Dzellat-Nkoussou : En réalité, GrioKids est une plateforme de streaming audio destinée aux enfants, mais aussi aux parents. Elle propose des contes, des comptines, ainsi que des podcasts éducatifs et des récits sur des figures historiques et héroïques. On parle souvent des super-héros comme ceux de Marvel, des personnages de fiction qui nous permettent de rêver et de nous évader. Mais il est tout aussi important de valoriser nos propres héros, ceux qui ont réellement existé.

Nos premiers héros sont souvent nos parents, du moins ce fut mon cas. Mais lorsqu’on évoque le héros Marvel Black Panther, il est essentiel de rappeler que ce nom fait d’abord référence au Black Panther Party. Il est primordial de transmettre cette histoire à nos enfants. De la même manière, il faut leur parler de figures telles que Malcolm X, Martin Luther King, Marcus Garvey ou encore Kimpa Vita. Ce patrimoine fait partie intégrante de notre histoire, de notre culture, de notre héritage, mais aussi de nos aspirations, de nos luttes et de nos convictions.

GrioKids a été conçu dans cette optique de transmission. Nous avons donc développé une application mobile sur laquelle les parents peuvent s’abonner pour permettre à leurs enfants d’accéder, en illimité, à des contenus inspirants. Nos contes et comptines plongent les enfants dans des univers issus des folklores caribéen et africain, offrant ainsi une narration différente de celle des récits occidentaux.

Nous proposons également des podcasts à vocation éducative. Parler de grandes figures historiques et de leur parcours fait, selon moi, partie d’un processus pédagogique essentiel. Nous avons aussi une catégorie de podcasts scientifiques, appelés “GrioScience”, qui permettent aux enfants d’appréhender certains concepts. Par exemple, si un enfant se demande : « Pourquoi ma peau est noire ? », il est important de pouvoir lui apporter une explication adaptée à son âge, mais aussi rigoureuse d’un point de vue scientifique. On peut alors lui parler de la mélanine et de son fonctionnement. De la même manière, des sujets comme la drépanocytose, une maladie qui touche majoritairement les populations africaines, doivent être abordés pour mieux comprendre le pourquoi et le comment.

Enfin, même si GrioKids s’adresse en priorité aux familles afro-descendantes, notre ambition est de proposer un contenu accessible à tous. La culture n’a de sens que lorsqu’elle est partagée. Un passionné de culture japonaise va naturellement chercher à explorer tout ce qui s’y rapporte. De la même manière, les parents curieux et désireux de faire découvrir d’autres horizons à leurs enfants trouveront dans GrioKids une ressource précieuse.

Vous avez également lancé une maison d’édition, pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet ?

Tout à fait, il s’agit de Nofi Éditions. L’approche reste la même, mais cette fois à travers le livre, avec un véritable focus sur la littérature jeunesse. Nous signons des auteurs et cherchons à raconter de belles histoires, toujours dans cette démarche de transmission et de valorisation culturelle.

Quel type d’ouvrages publiez-vous ? S’agit-il de romans jeunesse, de bandes dessinées ou d’un autre format ?

Roman jeunesse, bande dessinée, livre illustré, voilà, c’est un peu tout ça.

Depuis quand avez-vous lancé Nofi Éditions ?

2021, officiellement. Oui, fin 2020, 2021.

Pouvez-vous citer quelques titres que vous avez publiés, notamment en bande dessinée ? Avez-vous lancé des séries ?

Récemment, nous avons publié Narinto, une série parodique créée par Nandy Diabate, un auteur et illustrateur talentueux, très connu en Côte d’Ivoire. C’est d’ailleurs lui qui m’a inspiré l’envie de lancer une maison d’édition, tant il regorge de créativité et d’idées. Il me disait qu’il fallait faire quelque chose, et c’est ainsi que tout s’est concrétisé de manière très spontanée.

Narinto est une parodie de Naruto. L’histoire suit Drissa Kaboré, un jeune passionné du célèbre manga, qui rêve de vivre des aventures extraordinaires comme son héros. Convaincu d’avoir des super-pouvoirs et d’être un grand combattant, il se retrouve en réalité dans des situations totalement loufoques, enchaînant les gags. C’est une BD rafraîchissante, qui rencontre un beau succès en Côte d’Ivoire.

Nous avons également publié Zombies à Port-Bouët, réalisé par Kouassi Kodji, également un auteur et illustrateur ivoirien. L’histoire débute avec une épidémie qui frappe Port-Bouët, une ville de Côte d’Ivoire, et entraîne une série d’événements captivants. L’intrigue se construit autour de cette catastrophe, développant une aventure immersive et palpitante.

La Côte d’Ivoire est l’un des pays d’Afrique francophone les plus dynamiques en matière de BD, avec des publications marquantes comme le journal satirique Gbich !, qui existe depuis plus de 25 ans et a révélé de nombreux talents. Lorsque vous avez publié ces séries, étiez-vous conscient de cet élan créatif et de la vitalité de la scène BD ivoirienne ?

Non, à vrai dire, nous avons lancé ces projets de manière très spontanée, par pur coup de cœur. Nous n’avions pas d’expérience particulière en édition, mis à part un premier livre publié auparavant, mais nous avons décidé d’y aller sans trop nous poser de questions. L’idée était simplement d’essayer et de voir ce que nous pouvions accomplir.

Ce n’est qu’au fil du temps que nous avons réellement pris conscience de la vitalité de la scène BD ivoirienne. En avançant dans ce projet, nous avons découvert qu’il existait un véritable marché, une filière structurée, avec des auteurs et des acteurs engagés depuis longtemps pour faire progresser cet écosystème. Aujourd’hui, nous essayons, à notre échelle, d’y apporter notre contribution.

Quels sont vos projets éditoriaux pour le premier semestre 2025 ? Quelles nouvelles publications prévoyez-vous de sortir cette année dans votre catalogue ?

Jusqu’à présent, nous avions une dynamique qui nous facilitait la mise en marché de nos ouvrages grâce au Nofi Store (une boutique en ligne et quelques enseignes disséminées en France, NDLR), ce qui nous permettait de sortir rapidement de nouvelles publications en circuit court.

Cependant, l’année dernière, nous avons décidé de nous concentrer davantage sur la distribution et la visibilité de nos œuvres à une échelle plus large, notamment sur l’ensemble du territoire francophone. Cela a nécessité des investissements importants et s’est révélé très chronophage.

Pour 2025, notre priorité sera donc le développement marketing et la communication autour de nos publications existantes. Il n’y aura probablement pas de nouvelles sorties cette année, mais nous travaillerons sur des rééditions et sur l’optimisation de la diffusion de nos titres.

Placman T. 1 : Le Sacrifice
Cénack Kouamé (alias Cénack Winchester) © Nofi Éditions

Lorsque vous parlez de rééditions, s’agit-il de titres que vous avez déjà publiés ou d’œuvres précédemment éditées ailleurs que vous intégrez à votre catalogue ?

Non, ce sont des œuvres que nous avions déjà publiées et que nous rééditons.

Dans un nouveau format ?

Non, il s’agit des mêmes ouvrages que nous avons déjà publiés. L’objectif est surtout d’améliorer notre communication autour de ces titres, car nous avons manqué de visibilité ces dernières années. Nous voulons désormais structurer ce travail sur le long terme afin d’optimiser leur diffusion.

Cela dit, d’ici la fin de l’année, une nouvelle publication pourrait voir le jour. Un titre est d’ores et déjà prêt : Amanze, une œuvre destinée à la jeunesse. Mais en dehors de cette exception, nous restons concentrés sur la valorisation de notre catalogue existant. En trois ans, nous avons publié une dizaine d’ouvrages, ce qui représente déjà une belle production. Nous souhaitons maintenant mieux accompagner leur développement.

Comment votre entrée sur le marché éditorial a-t-elle été perçue ? Avez-vous ressenti un réel besoin de la part des professionnels, des éditeurs ou des auteurs, indiquant que vous répondiez à une demande existante ?

Une fois de plus, nous avons lancé ce projet de manière très spontanée. Nous avons publié nos premiers livres, observé qu’ils se vendaient bien et qu’ils plaisaient au public, sans réellement analyser le marché au préalable. Notre ambition était simplement d’apporter un vent de fraîcheur à notre échelle.

À vrai dire, nous ne connaissions pas grand-chose au secteur de l’édition avant de nous lancer. Nous avons pris la décision d’y aller sans trop nous poser de questions. Avec le recul, il fallait oser, et nous l’avons fait instinctivement.

Nous étions convaincus qu’il existait un marché, une demande et surtout des talents à valoriser. Pour nous, une bonne histoire, un concept solide et une esthétique soignée suffisent à capter l’intérêt du public. Si un ouvrage attire visuellement et suscite l’envie d’achat, c’est déjà un premier pas vers le succès.

Narinto
Nandy Diabate © Nofi Éditions

Vous avez annoncé l’intégration de Nofi au bouquet Trace TV, avec le lancement de votre propre chaîne. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce projet ?

Nofi est avant tout un média. Les réseaux sociaux et le site internet sont de bons outils, mais notre ambition va bien au-delà : il s’agit de vulgariser la culture noire et de la rendre accessible à un large public.

Une chaîne qui accomplit cela avec excellence depuis des années est Arte, en mettant en lumière différentes cultures. Nous voulons adopter une approche similaire avec Nofi Télévision : une chaîne premium dédiée aux cultures afro, caribéennes et africaines. Ce projet est essentiel pour nous, car notre objectif est d’institutionnaliser ce travail, de lui donner une véritable structure.

L’idée est de faire de Nofi un média de référence, avec une portée encore plus large. Nous voulons créer une véritable institution, un espace médiatique incontournable. À l’image de grandes chaînes comme TF1 ou M6, nous avons l’ambition de faire de Nofi Télévision un acteur majeur du paysage audiovisuel.

Le nom “Nofi”, qui signifie “Noir et fier”, reflète une identité forte. Souhaitez-vous exclusivement travailler avec des Afrodescendants, ou votre média est-il ouvert à toute personne souhaitant collaborer sur ses différents projets ?

Nofi signifie “Noir et fier”, tout simplement. Il n’y a aucune connotation d’exclusion dans cette identité. Ce que nous faisons est très naturel, nous ne nous posons pas de questions en termes de restriction ou de limitation.

Le nom “Nofi” ne signifie pas “réservé à”, il exprime une fierté et une vision. D’ailleurs, en malgache, Nofi signifie aussi “rêver”. Ceux qui souhaitent rêver avec nous et partager cette aventure sont les bienvenus, tout simplement.

Zombies à Port-Bouët
Kouassi Kodji © Nofi Éditions

Par Christian MISSIA Dio

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