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Pas mal
10 juin 2026
Au cœur d’une forêt où la « boule de feu » dicte le tempo, Kin-J n’a qu’une obsession : trouver de quoi manger avant la nuit. Chaque journée est un compte à rebours, et chaque saut un pari sur la vie. Car dans les arbres, il n’est pas seul : KroP, massif comme un coffre-fort, et KaO, fine stratège à la ruse affûtée, convoitent les mêmes ressources. La faim est un moteur, mais aussi une source de rivalité, et Stéphan Arche en fait le ressort premier de son récit.
C’est dans cette routine de survie qu’une énigme s’invite : un vieux gris, Craaak, révèle à Kin-J que le symbole brodé sur son bonnet n’est pas un simple motif décoratif, mais un signe puissant, porteur d’un sens profond. Dès lors, le parcours quotidien du héros, son « parkour » de branche en branche, prend une dimension nouvelle : derrière la quête de nourriture se dessine une quête d’identité. Pourquoi lui ? Que représente ce symbole dont il est le seul à être porteur, alors qu’initialement tous les personnages devaient le porter ?
Un écureuil, un bonnet, et toute une forêt sur le fil
L’album nous entraîne ainsi du lever au coucher du soleil, dans une journée type à haute tension : combats contre d’autres écureuils, affrontements avec des espèces concurrentes, fuite haletante devant des prédateurs tapis dans l’ombre. La bichromie en noir et blanc accentue la nervosité de cette vie suspendue : silhouettes vives sur fond d’écorce, contrastes tranchés entre lumière et sous-bois. La forêt n’est pas un décor pittoresque, mais un territoire structuré en réseaux : branches, racines, sentiers, corridors aériens que Kin-J arpente comme autant de lignes de force.
Sous couvert d’aventure, la BD devient alors une leçon d’écologie vivante. Chaque rencontre, chaque danger, chaque interaction rappelle que l’écosystème repose sur un équilibre complexe de relations et de rivalités. Le lecteur, surtout jeune, découvre peu à peu la faune forestière à hauteur d’écureuil, à travers le regard d’un petit animal intrépide qui « grimpe plus vite que son ombre » et que l’on suit comme un guide.
Vingt ans de maturation pour un monde en réseau
Ce qui frappe derrière la légèreté apparente du récit, c’est la longue gestation du projet. Kin-J n’est pas né d’une idée jetée sur un coin de table, mais d’un compagnonnage patient avec la forêt. Pendant des années, Stéphan Arche a observé les écureuils au fil de ses marches, les a croqués sur des bouts de papier, puis a poursuivi des recherches graphiques jusqu’à produire des centaines de croquis de décors. Dix ans de maturation visuelle pour que la canopée, les troncs, les reliefs prennent forme avec suffisamment de densité pour soutenir l’aventure.
Cette lente élaboration se voit dans le soin accordé à chaque détail : le placement d’une branche, la courbure d’un tronc, l’axe d’un saut. La forêt n’est pas un fond interchangeable, mais un véritable réseau, une carte vivante que Kin-J apprend à lire et à parcourir. Le titre, Le peuple du réseau, trouve ici toute sa résonance : réseau de branches, réseau de relations, réseau de significations autour de ce symbole sur le bonnet, qui condense « commencement, présent et futur » comme un fil narratif tendu vers les tomes à venir.
Une maturation de vingt ans
Le travail sur les personnages secondaires témoigne aussi de cette maturation. KaO, d’abord conçue adulte et nommée Kiko, a peu à peu rajeuni, gagnant en vivacité et en ambiguïté. Craaak, le vieux mentor, a changé de silhouette, d’abord plus mince, avant de trouver sa carrure définitive. KroP, initialement plus petit et sournois, s’est épaissi pour devenir ce « gros nounours-écureuil » dont la masse impose le respect autant qu’elle peut susciter la crainte. Toute une petite galerie de caractères affinés au fil des années, comme si l’auteur avait laissé la forêt elle-même sculpter ses habitants.
Kin-J T.1 – Le peuple du réseau se lit ainsi à plusieurs niveaux : comme une chasse au gland trépidante pour les jeunes lecteurs, comme une immersion quasi documentaire dans la vie arboricole et comme la première pierre d’un univers plus vaste, où la question du symbole et du « réseau » promet de prendre de l’ampleur. Entre manga animalier, fable écologique et récit d’initiation, ce premier tome pose une base solide : celle d’un héros minuscule dont la trajectoire, patiemment mûrie, dessine déjà un très grand monde.
Par Jessy LEMESLE
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Kin-J T.1 - Le peuple du réseau, Stephan Arche, Editions Glénat Quebec, 12,94 €