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Favori de la rédaction
21 mai 2026
Le scénario est dense, sophistiqué et réussit à assembler de nombreux thèmes différents et, malheureusement, toujours actuels : la colonisation, le génocide, l’esclavage. Le pire de l’humain est concentré dans cette histoire, sous la forme de la révolte d’un peuple primitif face à des colons venus de l’espace. Le moment gênant étant que ces colons, c’est nous. Nous, les humains, qui avons fini par définitivement massacrer notre planète bleue et qui partons sur une autre planète pour repartir de zéro mais, cette fois, sans commettre les mêmes erreurs. Message officiel.
Les « colons » arrivent donc pour s’installer, mais aussi pour vivre en accord avec la nature et partager avec les « natifs ». Rapidement, le naturel revient au galop et ces colons s’approprient des terres dès leur arrivée, utilisent les natifs comme des esclaves et, lorsqu’un soupçon de révolte se fait sentir, balancent un spray au virus mortel sur les villages. Forcément, la révolte va commencer à s’organiser et prendre une forme violente sous la houlette de Goetz. Né de l’union d’une colon et d’un natif, Goetz a plusieurs buts : se venger des colons qui l’ont toujours maltraité et en profiter pour devenir roi à la place du roi. Un projet ambitieux qui nécessite de ne pas s’encombrer de diplomatie ni de douceur. Il se félicite d’être le mal incarné, le mal absolu. Il est aidé dans sa quête par les dieux, ou du moins par ce qu’il en imagine.
Proche de la victoire, l’un des prisonniers, Heinrich, médecin des colons, lui fait remarquer que la victoire par le mal est bien plus facile que faire le bien autour de soi. Goetz décide alors de tout inverser et de devenir bon. Le bien absolu. Mais là ou le Mal générait le malheur par la guerre et les meurtres, le Bien ne fait pas beaucoup mieux. Ayant donné toutes ses terres et laissé son autorité, Goetz voit ses anciens compagnons se battre entre eux, renouveler le processus de guerre et de recherche de possession des biens de l’autre. L’aventure de Goetz ne fait que commencer !
Pour cette histoire, ‘Fane reprend la trame d’une pièce de Jean-Paul Sartre, en extrait les thèmes principaux autour du mal et du bien absolu et les projette dans d’autres temps et d’autres espaces, un mécanisme classique de la science-fiction. Mais il le fait de manière subtile et enrichit l’intrigue de départ d’une dimension colonialiste dans un futur proche qui le rend assez réaliste pour que l’on puisse s’y identifier.
Le dessin de Didier Cassegrain est superbe et tout à fait adapté à ce récit, même si ses travaux précédents étaient loin de cette violence et de cet aspect médiéval. Il excelle aussi bien dans les scènes intimistes, où l’on ressent souvent une forte tension, voire un malaise (Goetz aide bien pour ça), que dans les scènes d’action épiques, où les cavaliers chargent au galop lors d’attaques hautement meurtrières. Le trait est anguleux, saillant, aux contours crayonnés ; les couleurs chaudes et les visages ont des expressions vives et marquées. La richesse du scénario et du dessin fait de cette œuvre une création remarquable.
‘Fane, de son vrai nom Stéphane Deteindre, a repris Joe Bar Team puis, plus récemment, réalisé les séries Streamliner et Hop one. Il a longtemps dessiné puis a préféré se consacrer à l’écriture de scénario. Celui de Goetz vient de loin puisqu’il adapte très librement cette pièce, initialement jouée au lycée, et qui lui a laissé un grand et (un peu) douloureux souvenir.
En fin de volume, il explique qu’il ne dessine plus, mais qu’il a quand même assez précisément fait le story-board de l’histoire complète. Il propose à Didier Cassegrain de réaliser le dessin. Ce dernier est bien connu pour ses séries Tao Bang et Code Mc Callum, puis, plus récemment, les adaptations des romans de Michel Bussi que sont Les Nymphéas noirs et Ne lâche pas ma main.
Les deux hommes, du même âge, n’hésitent pas à revenir sur la conception de l’album en comparant leurs story-boards préparatoires en fin de volume : il y a eu des frictions et du débat, mais ça a été visiblement très constructif. Le résultat est superbe. Un vrai plaisir de lecture philosophico-barbare !
Par Laurent MENUT
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Goetz de ‘Fane et Didier Cassegrain, © Collection Comix Buro Éditions Glénat