Emmanuel Guibert élu « Personnalité BD de l’année » par la rédaction d’ActuaBD

Par Didier PASAMONIK 1er janvier 2025 
Chaque année, on pense que cela va être la foire d’empoigne. Il y a tellement de diversité dans la rédaction d’ActuaBD, entre les amateurs de BD franco-belge classique, les thuriféraires de la bande dessinée alternative et les fanas de BD japonaise. On a pensé « tous azimuts » entre Jean-Pierre Dionnet, feu follet des 50 ans de Métal Hurlant (en 2025), Akira Toriyama à qui on voulait rendre un dernier hommage, Guy Delcourt qui rebat un peu les cartes de l’édition de BD en France, JD Morvan, Prix Lob 2024 dont cette année a été son année en dépit du décès sa co-autrice centenaire Madeleine Riffaud, Fabrice Neaud, Lisa Mandel, Alix Garin, James Tyrion IV voire Inoxtag, qui a réussi avec son manga à dépasser les ventes du dernier One Piece, jusqu’au scénariste de BDSF Serge Lehman bientôt adapté à l’écran, et on en passe… Et comme on dit dans Koh-Lanta, il n’en reste qu’un et c’est Emmanuel Guibert, installé avec humour et brio cette année à l’Académie des Beaux-Arts de l’institut de France, qui porte cette année les lauriers d'or.

Il faut dire qu’il a fait le spectacle. Élu en janvier 2023 membre de la section de gravure et de dessin de l’Académie des beaux-arts, il a été « installé » le mercredi 6 novembre dernier sous la coupole de l’Institut de France. Quand on pense à l’Académie, vient à l’esprit un cénacle de vieux messieurs en habits étriqués et en bicornes chamarrés.

Il y a un peu de cela, notamment parmi les « immortels » de l’Académie Française. Mais à l’Académie des Beaux-Arts, c’est tout autre chose. D’abord parce que la bande dessinée y a fait son entrée récemment, avec l’élection de Catherine Meurisse, élue en 2022, dont l’âge n’a rien de cacochyme. Une deuxième jeune femme l’a rejointe, mais dans la section « cinéma et audiovisuel » en 2024 : Marjane Satrapi. Elle non plus ne fait pas partie des vieux barbons.

Emmanuel Guibert, né en 1964, est le deuxième académicien à rejoindre la section « de gravure et de dessin » au titre de la bande dessinée. Il arrive déjà très « capé » : Prix des Libraires en 2004, lauréat de la Villa Kujoyama en 2007, Grand Boum de Blois en 2009, Eisner Award et Prix Micheluzzi en 2010, Grand Prix de la Critique de l’ACBD en 2013, Prix René Goscinny en 2017, il reçoit le Grand Prix de la Ville d’Angoulême en 2020. Rien que ça !

Emmanuel Guibert élu « Personnalité BD de l'année » par la rédaction d'ActuaBD
En 2020, il reçoit le Grand Prix de la Ville d’Angoulême
Photo : Cédric Munch / ActuaBD

Alors que Catherine Meurisse est un peu la représentante de la « génération Charlie Hebdo » dont elle a été longtemps la cadette, Emmanuel Guibert est le produit de la « Génération L’Association », côtoyant les mêmes ateliers que ses contemporains David B, Émile Bravo, Marjane Satrapi, Christophe Blain ou Joann Sfar.

Sa carrière est tout sauf opportuniste et ses choix artistiques souvent singuliers : son compagnonnage avec Joann Sfar l’amène à scénariser d’abord, puis scénariser et dessiner ensuite, puis à nouveau scénariser le grand succès pour la jeunesse Sardine de l’espace (22 vol., Dargaud) qui fera l’objet d’une adaptation en dessins animés. Dans la foulée, il crée la série Ariol avec Marc Boutavant au dessin (une vingtaine de titres parus chez Bayard Presse), là aussi avec un grand succès et une adaptation à l’écran.

L’installation d’Emmanuel Guibert sous la Coupole de l’Institut de France en 2024
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Mais à côté de ce jardin d’enfants intelligemment entretenu, il élabore des œuvres personnelles et ambitieuses où son dessin aborde bon nombre de défis : c’est, pour L’Association, les différents souvenirs d’Alan Ingram Cope, vétéran américain de la Seconde Guerre mondiale installé en France avec lequel il se lie d’amitié ; puis vient la suite à succès du Photographe d’après des entretiens avec Didier Lefèvre, photographe couvrant l’Afghanistan dans les années 1980, un album qu’il réalise avec l’aide de Frédéric Lemercier et qui confronte la photographie et la bande dessinée dans un dialogue inédit. C’est enfin, une série de « carnets de dessins » où les expérimentations techniques et graphiques montrent une curiosité et une créativité toujours en éveil.

Avec Emmanuel Guibert, le rire entre à l’Académie.

Mais ce qui nous a tous marqués dans son élection cette année, c’est son installation/réception à l’Institut de France où il a pris le contrepied de l’image compassée que l‘on attribue d’ordinaire aux académiciens avec force vers en cinq pieds, sabre de bois, chansonnette, sifflotement, imitation, nez rouge de clown, et même cris de singe, son discours de réception a marqué les esprits des spectateurs et de ses collègues académiciens. Une prestation dont on se souviendra longtemps. Voilà pourquoi il apparaît dans notre palmarès.

LES PRÉCÉDENT LAURÉATS :

– 2023 : François Bourgeon, l’auteur des Passagers du vent (Ed. Delcourt)
– 2022 : Marguerite Abouet, l’autrice de Aya de Youpougon (Ed. Gallimard BD)
– 2021 : Luffy, le héros au chapeau de paille de "One Piece" (Ed. Glénat) qui venait d’atteindre son 100e tome, symbole du succès des mangas dont les ventes ont été de +124% cette année-là.
– 2020 : Hubert Boulard, alias Hubert, scénariste d’une œuvre multirécompensée comme « Peau d’Homme » (dessins de Zanzim, Glénat), dernier legs d’un auteur essentiel qui nous a quittés prématurément.
– 2019 : Emil Ferris pour « Moi ce que j’aime, c’est les monstres » (Ed. Toussaint Louverture), phénomène éditorial de l’année.
– 2018 : Wilfrid Lupano pour "Les Vieux Fourneaux" adaptés au cinéma et les multiples ouvrages de qualité publiés dans l’année.
– 2017 : Gilles Ratier pour son Rapport annuel qui servit de boussole à l’analyse de la BD en France pendant 20 ans.
– 2016 : Catherine Meurisse pour la résilience affichée à la suite de la tragédie de Charlie Hebdo dans son ouvrage "La Légèreté".
– 2015 : Charlie Hebdo et ses auteurs martyrs de la liberté de conscience et d’expression.
– 2014 : Marcel Gotlib qui fêta ses 80 ans cette année-là avec une expo à Paris, à Lausanne puis à Bruxelles.
– 2013 : Spirou, personnage créé par Rob-Vel qui fêtait ses 75 ans cette année-là, les éditions Dupuis s’arrangeant pour le rappeler toute l’année, mettant en place un parc d’attraction, des dessins animés, un film Live…
– 2012 : Albert Uderzo qui, changeant subitement d’avis, décidait de passer la main sur Astérix et de vendre sa maison d’édition à Hachette assurant à Astérix une postérité.
– 2011 : Fanny Rodwell parce que deux ans après avoir inauguré à ses frais le Musée Hergé, elle concrétisait le rêve de son premier époux de voir Tintin porté à l’écran par Spielberg.
– 2010 : Jean Van Hamme pour la succession de XIII et de Thorgal, marquant les esprits en lançant simultanément les adaptations audiovisuelles de XIII, de Rani et de Largo Winch.

Par Didier PASAMONIK

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