Très bon
2 janvier 2025
On ne présente plus Bruno Latour, le penseur français connu dans le monde entier, si ce n’est même plus qu’en France. Parti de l’étude des sciences (et notamment de la vie d’un laboratoire), il a élargi sa focale aux relations entre les vivants et leur planète, en dépassant, comme chez son ami Philippe Descola, l’opposition entre nature et culture. Un de ses ouvrages les plus connus est sans doute Nous n’avons jamais été modernes (1997), qui entend montrer l’hybridité entre nature et culture, mais aussi le fait que le rationalisme affiché des "modernes" ne les a pas rendus capables de prévoir les réactions du globe, pas plus que d’intégrer la rareté des ressources (propos repris dans le présent ouvrage, p. 140).
Bruno Latour s’intéressait aux différents moyens de diffuser sa pensée. Cette dernière pouvait être partagée dans des livres certes "durs", mais aussi dans le théâtre, et même la bande dessinée. [1] Ayant apprécié Saison brune [2] de Philippe Squarzoni, très au fait de ces questions, il comptait travailler avec ce dernier. Malheureusement, sa mort prématurée l’a empêché d’aller jusqu’au bout du projet, que Squarzoni a donc achevé seul.
L’idée d’ensemble est au final assez simple : nous, êtres humains et non-humains, sommes embarqués dans une même aventure, l’anthropocène, qui nous mène à la catastrophe si rien n’est fait.Tout interragit et il n’y a pas lieu de séparer crise écologique et crise sociale, voire politique. En ce sens, le combat des Gilets jaunes sonnait juste, montrant que la fin de mois et la fin du monde ne s’opposaient pas obligatoirement, voire même que les deux causes pouvaient aller de pair. Dans Où Atterrir ? paru en 2017, Bruno Latour a tenu à porter en termes simples un diagnostic sur la situation actuelle, sans pour autant nous donner de pistes réelles (d’atterrissage). Dans Où suis-je ? (2021), Latour entendait faire de "l’expérience" du confinement lors de la pandémie du COVID un moment de questionnement, voire même de libération, par rapport à nos activités habituelles - on a d’ailleurs assez vite constaté où était l’essentiel et combien la pollution pouvait rapidement diminuer et "la nature" reprendre ses droits.
L’intérêt du travail de Squarzoni est de mettre en images les propos bien choisis de Bruno Latour. L’illustrateur nous en met plein les yeux. Ce qui n’est pas dans ses habitudes, puisque le noir et blanc, ainsi que le recours à un découpage classique en cases sont souvent privilégiés dans ses ouvrages. Ici, on a affaire à un ouvrage beaucoup plus hybride, en parfaite symbiose avec son sujet. Cela nous vaut parfois de magnifiques planches, savamment composées et mises en couleur. Squarzoni met à profit toute la palette des moyens propres à la BD, pouvant aussi bien recourir au fameux gaufrier, qu’utiliser les gouttières (bandes blanches séparant les cases) pour emprisonner ses personnages dedans.
Le plus souvent, les propos de Bruno Latour sont placés dans des cases sur fond composé d’un dessin pleine page, voire même sur une double page, avec incrustation de petites cases en rapport avec l’actualité ou comportant des graphiques.
Pour le coup, le travail de Bruno Latour gagne en clarté il et est mis à la portée de tous et toutes. Une seule lecture de Zone critique ne suffit pas à en épuiser toute la richesse. Les relectures permettront de mieux en mieux pénétrer dans la pensée complexe et profonde [3] qui, à la différence des énergies fossiles, est hautement renouvelable. Le pari d’adapter Latour en BD était un vrai défi. Philippe Squarzoni a su le relever haut la main avec cet album aussi riche sur le fond que sur la forme.
Par Philippe LEBAS
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[1] On se souvient d’ailleurs qu’il avait invité Etienne Davodeau pour parler du Droit du sol lors d’une émission de La Grande Librairie alors présentée par François Busnel.
[2] Ce premier volume, sorti en 2012, a été suivi d’un second, Saison Brune 2.0
[3] Ou creuse, selon certains. C’est selon, pour reprendre la célèbre saillie de Sacha Guitry !