L’Autoroute du Soleil : Cours, Camarade, les fachos sont à tes trousses !

Par Dominique ERNST 17 février 2026 
Trente ans après sa première parution, Casterman publie une nouvelle édition de L’Autoroute du Soleil. Quatre cent quarante-huit pages d’un roman graphique dense et rythmé, qui brosse un portrait subtil et saisissant de la France des années 1990, entre racisme ordinaire et crise économique. Trois décennies plus tard, ce road trip n’a rien perdu de sa force narrative ni de son acuité politique.
Chef-d’œuvre de Baru, qui préfigure les romans graphiques de Larcenet ou de Davodeau, l’ouvrage était au départ une commande de l’éditeur japonais Kodansha (Akira, L’Homme qui marche). Un flop initial, avant de connaître le succès en France et de devenir l’un des plus grands romans graphiques de l’histoire de la BD.

« De Nancy à Marseille, la traque de deux jeunes Français, Karim et Alexandre, par un ponte de l’extrême droite, cocu et violent » : voici, en une phrase, le résumé de L’Autoroute du Soleil, chef-d’œuvre de 448 pages signé Baru, qui a provoqué un véritable choc dans le monde de la bande dessinée lors de sa parution en 1995. Quelque part dans l’Est de la France, au milieu des années 90, dans un paysage social dévasté – fermetures d’usines et déshérences en tout genre –, Kamel, séducteur invétéré, entretient une liaison avec l’épouse d’un leader d’extrême droite. Manque de bol : de retour à son domicile, le cocu facho, qui vient de subir une raclée politique, tombe sur Kamel chevauchant son épouse ! À deux doigts de la crise cardiaque, le docteur Raoul Faurissier (habile mélange entre le physique d’un leader de l’extrême droite bien connu et le patronyme d’un révisionniste de sinistre réputation) n’a dès lors plus qu’un but dans la vie : assassiner le jeune séducteur arabe, si possible de façon violente…

La fureur meurtrière du mari trompé contraint bien évidemment Kamel à une cavale improvisée vers le sud, flanqué du jeune Alexandre, un adolescent qui rêve de devenir le meilleur pote du séducteur mal barré. Une traque impitoyable s’engage, haletante, au fil de laquelle Baru, inspiré comme jamais, brosse un saisissant portrait d’une France en crise. Narration coup-de-poing, énergie graphique peu commune, coups de théâtre, personnages fouillés et remarquable finesse d’observation : L’Autoroute du Soleil, récompensé par le Prix du Meilleur Album au Festival d’Angoulême en 1996, peut être considéré à juste titre comme l’un des plus grands romans graphiques français.

Dans la préface de l’ouvrage, Baru détaille la genèse improbable de cet album. En 1991, l’homme est à la fois professeur de gym épanoui et auteur de BD en pleine ascension… Au Festival d’Angoulême, son éditeur lui organise un rendez-vous avec un éditeur japonais, Kodansha, intéressé par son travail. Une courte réunion valide le projet fou de voir Baru travailler pour un manga japonais. Après quelques péripéties, le choix se porte sur une refonte ambitieuse de l’album Cours, camarade !, qui fut un échec à sa sortie, notamment à cause d’un éditeur, Albin Michel, peu impliqué. « Aujourd’hui encore, je garde intacte l’intense frénésie avec laquelle je poussais mes maigres compétences graphiques jusqu’à l’épuisement pour aller chercher quelque chose qui pourrait ressembler à un aboutissement. Combien de fois, en me levant le matin, je regardais ce que j’avais fait la veille : la sûreté de la main, la vibration des gris, l’énergie explosive du dessin, en me disant que ce n’était pas moi qui avais fait ça », explique Baru dans sa préface, citant aussi Maurice Tillieux, Jacques Tardi et José Muñoz comme sources d’inspiration.

L’Autoroute du Soleil est publié dès janvier 1995 au Japon, sous la forme de quinze épisodes dans le manga Morning, tiré à plus d’un million d’exemplaires. C’est un nouvel échec, qui n’affecte cependant pas Baru, simplement déçu que son style n’ait pas convaincu les lecteurs japonais. Mais les chefs-d’œuvre ont parfois un accouchement difficile : il faudra un nouveau coup de pouce du destin, sous la forme du rédacteur en chef de la mythique revue (À Suivre), Jean-Paul Mougin, qui achète pour Casterman les droits d’édition de L’Autoroute du Soleil. La suite, on la connaît : un franc succès pour celui qui est considéré comme l’auteur du premier manga français. Assertion que réfute Baru : « N’ayant pas grandi devant le Club Dorothée à la télévision, je n’avais jamais ouvert un manga avant 1991. L’Autoroute du Soleil, c’est d’abord et surtout un pur produit de la culture franco-belge sous influence cinématographique, qui a échappé, par la grâce d’un éditeur japonais, aux contraintes de la pagination. »

Par Dominique ERNST

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Code EAN : 9782203302174

L’Autoroute du Soleil – Baru – Casterman

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