C’est Art Spiegelman qui prit la parole le premier. Il avait prévu un minuteur et a d’emblée annoncé que, si au bout de cinq minutes, son discours ennuyait l’auditoire, il s’arrêterait en cours de route. Tout en se perdant souvent dans ses notes, il parla d’abord de sa rencontre avec Chris Ware avant de s’attarder sur son style.
Il confia qu’il avait découvert ses dessins totalement par hasard, au dos d’une histoire qu’on lui avait envoyée. Quand il l’a appelé, Chris Ware crut d’abord que c’était un canular téléphonique. Là, débuta une longue collaboration au sein de RAW, le magazine que Spiegelman avait créé avec son épouse Françoise Mouly. Dans leurs deux discours, Chris Ware et Art Spiegelman ont rappelé combien la bande dessinée demeurait méprisée aux Etats-Unis. C’est pour cette même raison que, selon Spiegelman, le mouvement Underground avait choisi d’orthographier « comix » plutôt que « comics » : il s’agissait alors, selon ses propres dires, de s’adresser à des adultes « lubriques » plutôt qu’à de jeunes enfants.
La suite de son discours consista en un superbe commentaire de l’œuvre de Chris Ware : son goût pour l’architecture, le rôle qu’y joue la « nostalgie ». S’agissant du premier point, il réaffirma – thèse longuement analysée par Benoit Peeters dans ses cours au Collège de France – que faire de la bande dessinée consiste à « transformer du temps en espace ». Chaque planche de Chris Ware est pensée comme un bâtiment [1] : on n’y circule pas toujours de gauche à droite ; on peut partir de n’importe-quelle case, puis passer d’une salle à une autre jusqu’à reconstituer le plan d’ensemble. Cela donne une forme de lecture unique ; une lecture intuitive et pleine d’imprévus.
On peut trouver à cela une raison autobiographique : Chris Ware vient de Chicago (ville où se déroulent la plupart de ses histoires). Connue pour ses buildings, cette dernière est l’un des berceaux de l’architecture moderne – elle fut notamment le cœur d’une des grandes révolutions architecturales du XXe siècle : l’Ecole de la Prairie. Les architectes y ont exploré les potentiels des formes géométriques ; s’en dégage une esthétique de l’épure que l’on retrouve dans la plupart des œuvres de Chris Ware. Son style « Ligne claire » – très inspiré de Joost Swarte – se nourrit de cette ville dans laquelle il vit toujours avec sa fille et son épouse.
Art Spiegelman rappela ensuite l’étymologie de « nostalgie » : nóstos (le retour) et álgos (la douleur). Il remarqua que, pendant longtemps, la nostalgie fut considérée comme une maladie à guérir [2]. Mais dans l’œuvre de Chris Ware, elle est un sentiment créateur : il y a bien « retour » de la douleur ; mais bien plus : retour à ou sur la douleur. Ses personnages se construisent en questionnant leur passé ; en l’interrogeant, en le remodelant pour donner forme à leur existence présente.
Françoise Mouly - qui est, rappelons le, directrice artistique du New Yorker - insista sur un autre aspect de son travail : elle nous parla de son inventivité dans l’élaboration des premières de couverture du New Yorker, de leurs rapports intimes : Chris Ware n’est pas seulement un grand auteur. C’est quelqu’un de bien : un bon père, un bon mari ainsi qu’un ami auquel on peut se confier avec confiance et franchise.
Avant de recevoir sa médaille, Chris Ware dit quelques mots émouvants sur ses deux « parents spirituels ». Il parla de sa jeunesse en tant qu’enfant peu sportif qui passait ses journées à lire ou écrire des bandes dessinées ; il commença d’ailleurs son discours en rappelant qu’il faisait des BD justement pour ne pas avoir à prendre la parole en public.
Il y avait quelque chose d’émouvant à voir cet homme discret et pudique parler dans une cadre si solennel. Pendant le discours de Françoise Mouly, l’auditoire a pu savourer sa complicité avec Spiegelman : ils se chuchotaient à l’oreille ou riaient ensemble. Nous regardions tous avec joie deux des plus grands auteurs de BD de tous les temps s’amuser comme des enfants.
Juste après la remise de médaille, l’équipe d’ActuaBD a eu la chance d’interviewer le nouveau chevalier. Un entretien inédit et qui devrait paraître incessamment sous peu. En attendant, on vous laisse avec cette vidéo émouvante où l’on aperçoit Françoise Mouly remettre son insigne à Chris Ware.
Par Patrice Loisel
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